samedi 9 février 2013

Bobard

Il était une fois un fermier. Il était marié depuis quarante ans. Un jour, il bavardait avec sa femme de choses et d'autres et ils se dirent qu'il était quand même très curieux qu'ils n'aient pas d'enfant. Le fermier dit à sa femme:
«-Ne sois pas triste, ça n'en vaut pas la peine, nous pourrons encore avoir un enfant, nous aussi».
«-Ah, ça non! Je n'y crois plus! J'avais vingt ans quand je t'ai épousé. Nous vivons ensemble depuis quarante ans, aujourd'hui j'en ai donc soixante. J'ai fait mon temps, je n'aurai plus jamais d'enfant. Et si par hasard nous en avions un, comment s'appellerait-il?» dit la femme.
«-Baptisons-le Bobard, peu importe, pourvu que nous en ayons un», répondit le fermier.

Un beau jour, la femme dit au fermier:
«Ça alors, mon vieux, nous avons tant parlé de cet enfant, que ça y est, je suis sûre et certaine que je vais en avoir un».
«-C'est bien, ma femme! Comme ça nous aurons quelqu'un qui prendra soin de nous!» répondit le fermier.

Peu de temps après, un beau garçon vint au monde. Ses parents l'appelèrent Bobard.
Quand il eut vingt ans, il décida de s'engager dans l'armée. Il servit quelques années et après sa démobilisation, il rentra à la maison. Ses parents étaient ravis d'accueillir leur fils qui était devenu un bel homme, très adroit de ses mains.
«-Alors, fiston, tu as beaucoup voyagé pendant ton service militaire, tu as sûrement des choses à nous raconter!» dit le fermier.
«-Oui, je peux vous raconter des histoires que personne n'a jamais entendues dire! Mais je ne vous raconterai que ce que j'ai vu de mes propres yeux!» répondit le fils.

«-Quand nous sommes arrivés au royaume des géants, c’est avec étonnement que nous avons vu un homme si grand que le son de sa voix ne parvenait pas à nos oreilles. Nous n'avons donc pas compris ses paroles à cause de la distance, pourtant il parlait tellement fort que la terre tremblait sous nos pieds.

J'ai vu un enfant de trois ans qui était si grand qu'ici, chez nous, en se tenant debout, il serait capable de cueillir les pommes au faîte du pommier le plus haut.


J'ai vu un arbre atteignant le ciel. Puisqu'il ne pouvait pas pousser plus haut, ses branches s'écartaient d'une lieue1 sous le ciel. Il y avait dans ce pays une rivière dont la profondeur n'a jamais pu être mesurée. Un jour, un plongeur y descendit, et resta trois ans dans l'eau. Quand il en sortit, il dit qu'il avait rencontré un être merveilleux qui lui posa des questions pour savoir pourquoi il était dans l'eau et quelles étaient ses intentions. Quand il comprit ce que le plongeur cherchait à faire, il lui dit que même s'il descendait encore pendant trois ans vers le fond, il ne l'atteindrait pas. Dans un pays, j'ai même vu un oiseau dont les ailes déployées mesuraient vingt-neuf toises2.

J'ai vu un serpent qui était plus gros que n'importe quelle tour dans notre pays. Il était si long qu'il aurait pu entourer trois de nos villages.

J'ai vu un œuf de pinson qui, en plus de sa grande taille, avait une coquille si épaisse que douze forgerons la frappèrent à coups de marteau sans relâche pendant douze ans. Enfin, quand ils réussirent à casser la coquille, l'un des douze forgerons laissa échapper son marteau. Il dut y descendre avec une échelle et le chercha pendant trois mois. Finalement, il le retrouva grâce à un gardien de troupeau qu'il rencontra dans la coquille.

J'ai vu des maisons immenses dans lesquelles les habitants de trois comitats pourraient être logés.

J'ai vu une casserole qui pouvait contenir mille cinq cent soixante litres.

J'ai vu un cheval qui était si grand qu'il fallait vingt-cinq échelles pour grimper sur son dos. Il portait autour de son cou une clochette dont le son s'entendait à vingt lieues1. J'ai vu, autour du cou d'un autre cheval, une sonnaille en fonte pesant trente-six tonnes. Malgré son poids, le cheval ne sentait même pas qu'il portait quelque chose autour de son cou.

J'ai vu dans une tour une cloche qui donnait les premiers sons trois semaines après avoir été sonnée. Elle sonnait tellement fort qu'après chaque son une nouvelle montagne s'effondrait.

J'ai vu un tailleur qui avait à faire un travail délicat. Pourtant, son aiguille la plus petite était aussi grande que le plus grand hêtre de nos hautes montagnes.

J'ai vu une souris aussi grande qu'un gros porc. Dans une des rivières d'une profondeur insondable, j'ai vu un poisson qui portait sur son dos un navire de guerre muni de cent vingt canons.

J'ai vu un chat aussi grand qu'un bouvillon de cinq ans.

J'ai vu un lévrier qui avait des pattes si longues qu'il aurait pu sauter d'un bond par dessus un comitat.

J'ai vu un têtard dont le dos était si large qu'une charrette de foin tirée par quatre bœufs aurait pu faire un demi-tour sur son dos.

J'ai vu un bûcheron géant. Nous pesâmes sa hache, elle faisait soixante tonnes. Un autre géant écrivait dans sa maison, son encrier était aussi grand qu'un tonneau de cent litres. Sa plume était aussi haute que l'arbre d'un mât dans notre pays.

Dans une cave j'ai vu un tonneau de vin contenant mille trois cent cinquante-six litres.


J'ai vu une paire de bottes faites avec la peau de trente bœufs. Cependant, les bottes ne servaient à rien parce que la personne, pour qui elles étaient faites, ne rentrait pas dedans.

J'ai vu un chapeau noir fait de la peau de cinquante agneaux pour un jeune géant de douze ans. Par malheur, six mois plus tard, sa tête n'y rentrait plus, il lui fallait vendre le chapeau.

J'ai vu un pain rond aussi grand qu'une meule de dix-huit mille gerbes.

Après avoir quitté le royaume des géants, je vis pas mal d'autres choses ailleurs, mais maintenant je vais passer cela sous silence. Je ne vous raconte plus que la naissance du fils d'un forgeron dans une ville très lointaine. Nous avions le gîte et le couvert chez lui quand son fils vint au monde, un marteau à la main. Une heure après sa naissance, il était assis et forgeait le fer sur l'enclume».

«-Assez, assez, ne dis plus rien, fiston, dit le père, tu en as déjà dit beaucoup. Il n'existe pas au monde un seul fou qui croirait tout ce que tu viens de nous raconter.»

«-Alors, mon cher Père, dit le fils, si vous ne me croyez pas, vérifiez par vous-même. Ce n’est pas pour rien que vous m’avez baptisé Bobard!»


1 Une lieue correspond environ à 1600 mètres
2 Une toise correspond à un peu moins de 2 mètres

vendredi 1 février 2013

Ce n'est pas tous les jours fête!





"Ce n'est pas tous les jours fête", imaginé par Luca (6 ans)
Le roi Mathias parcourait son royaume. Un jour, sur son chemin, il aperçut deux paysans. L'un labourait la terre avec deux bœufs, l'autre avec huit bœufs. Il s'approcha alors de ce dernier et lui demanda:
«Pourquoi ne donnes-tu pas deux bœufs à l'autre paysan, lui qui n'en a que deux? Ainsi, il en aurait quatre!»

Le paysan qui possédait huit bœufs répondit:
«Sapristi, je ne partage avec personne ! Un jour il en aura huit, lui aussi!»

Le roi Mathias, très étonné de sa réponse, décida soudain de faire cette proposition au paysan qui n'avait que deux bœufs:
«Vends tes bœufs et pour le prix que tu en obtiendras achète des chiens ! Ensuite, mène-les à Buda, à la cour royale!»

Ainsi fit le paysan. Il vendit ses bœufs et acheta des chiens. Il les mena à Buda, à la cour royale. Il se présenta aux gardes et dit qu'il souhaitait voir le roi.

Quand le roi constata que le paysan avait suivi son conseil, il lui donna assez d'argent pour qu'il puisse acheter huit bœufs. Peu de temps après, le paysan qui avait huit bœufs apprit la nouvelle. Il vendit ses bœufs, acheta des chiens et les mena à Buda à la cour royale. Il se présenta aux gardes et dit qu'il souhaitait voir le roi. Les gardes le laissèrent entrer et il présenta au roi le but de sa visite.

Le roi Mathias lui répondit très brièvement:
«Mon brave, tu peux rentrer avec tes chiens, je n'en ai pas besoin! Et retiens bien ceci, que ce n'est pas tous les jours fête1

Conte transylvain, collecte Jànos Kriza

1 Le titre hongrois de ce conte: "Egyszer volt Budàn kutyavàsàr" est un dicton dont le sens équivaut au dicton français: "Ce n’est pas tous les jours fête", signifiant au XVIIe siècle que les privilèges, les avantages accordés à l’un ne sont pas forcément répétés pour l’autre.

vendredi 25 janvier 2013

Botond




Les Hongrois n'arrivaient pas à accepter leur défaite en Allemagne. Leur humeur belliqueuse ne baissant pas, dès qu'ils se ressaisirent, ils allèrent se battre contre les Grecs. Ils se rendirent jusqu'à la ville où régnait l'empereur. Mais celui-ci avait tellement peur de l'armée hongroise qu'il ordonna de fermer les sept portes de la ville. Il fit dire qu'il serait dommage que les soldats grecs et hongrois continuent de se battre et il demanda qu'ils ne s'entre-tuent plus. Il préférait que deux vaillants soldats, un grec et un hongrois mesurent leurs forces dans un duel. Il dit que si le soldat grec l'emportait, les Hongrois devaient retourner dans leur pays. Si le soldat hongrois était le vainqueur, il payerait une grosse somme d'argent à l'armée hongroise.
Le chef des Hongrois accepta:
«C'est bien, dit-il, que le vaillant guerrier grec vienne.»

Les émissaires s'en allèrent et une heure après, un soldat grand comme un géant sortait par la porte de la ville. En croisant les bras, il s'arrêta devant les Hongrois et dit fièrement:
«Voyons, qui aurait le courage de se mesurer à moi? Qu'ils viennent à deux, car je ne livrerai pas bataille à un seul!»

Les Hongrois se regardèrent d'un air entendu, leurs yeux lancèrent des éclairs, et cent soldats hongrois crièrent en même temps:
«Je vais me mesurer à lui!
-Je vais me mesurer à lui, moi aussi!»

Parmi eux tous, c'est Botond qui était le plus courageux. Il était trapu et très fort. Il sortit du rang et se présenta devant le guerrier grec.

«Écoute-moi, géant grec! Je m'appelle Botond, je suis le soldat le plus petit parmi les Hongrois. Mets à tes côtés plutôt deux Grecs!»

Tout en prononçant ces phrases, il fit tourner sa masse d'armes et la lança avec une telle force contre la porte de la ville qu'elle se fendit en deux. La masse d'armes avait fait un si grand trou dans la porte qu'un enfant à petite taille aurait pu y entrer et en sortir.

«Holà! s'énerva le géant, ça n'était pas la peine de jeter cette masse!»

«Je n'ai besoin ni de masse d'armes, ni d'épée!» dit Botond, et il se précipita sur le géant. Il le fit tournoyer une fois à gauche, une fois à droite. Il le saisit et le lança en l'air. Il le rattrapa et le flanqua par terre avec une telle force que même si le Grec avait eu sept âmes, toutes les sept se seraient échappées.

A la suite de cette défaite, l'empereur grec fut tellement honteux qu'il aurait voulu se cacher six pieds sous terre. Avec toute sa famille et de la cour royale, ils avaient été tous convaincus que le géant grec serait capable de vaincre n'importe quel adversaire hongrois! Eh bien, même le plus petit d'entre eux était plus fort que le géant! A sa grande honte, l'empereur se retira dans son palais et paya la somme que les Hongrois demandaient.

vendredi 18 janvier 2013

La Fée Ilona et le Prince Argus






Il était une fois un roi qui avait trois fils. Dans le jardin du roi se trouvait un pommier en or. Cet arbre fleurissait la nuit et ses fruits étaient mûrs à l'aube. Chaque matin, le roi faisait ramasser les pommes et ainsi, il devint des années après, le roi le plus riche du monde.

Un beau matin, il trouva son pommier sans aucun fruit. Pas de fruits le lendemain non plus. Le troisième jour, il annonça qu'il donnerait la moitié de son royaume à celui qui défendrait ses pommes d'or contre les voleurs. Ses fidèles serviteurs, à tour de rôle, montèrent la garde sous le pommier. Mais vers minuit ils succombèrent tous au sommeil. Quand ils se réveillèrent, toutes les pommes qui avaient mûri pendant la nuit avaient disparu.

Les trois princes se réunirent et décidèrent de surveiller le pommier. D'abord, ce fut l'aîné qui commença, suivi par son frère cadet. Mais ils échouèrent. Le benjamin, du nom d’Argus, était beau comme un ange. Vint son tour. Il prit son épée et emporta un coffret en or rempli de tabac à priser. Puis il s'étendit au pied du pommier et regarda autour de lui sous la clarté de la lune. Soudain, il commença à céder au sommeil. Il ouvrit son coffret en or, il prisa du tabac et éternua si violemment qu'il n'eut plus sommeil. A ce moment là, treize corbeaux s'approchèrent de l'arbre. D'un geste habile, Argus attrapa le premier corbeau par les pattes. Il savait que c'était lui le chef des voleurs. Mais à peine l'avait-il attrapé que le corbeau se transforma en une splendide jeune fille. Elle était si belle que le Prince en tomba tout de suite amoureux.

«Belle voleuse, qui es-tu ? demanda le Prince. Je ne te laisserai plus jamais partir.
- Je suis la Fée Ilona, dit-elle, et ces corbeaux sont mes amies. Je ne peux pas rester plus longtemps avec toi, mais je te promets de revenir chaque soir et je te laisserai les pommes.»

Les treize corbeaux s'envolèrent avec fracas.

Le lendemain, à la plus grande surprise de la cour royale, les pommes d'or étaient au complet sur l'arbre. Le roi embrassa son fils sur le front et celui-ci demanda à son père la permission de continuer à garder le pommier.
Et ce fut ainsi. Nuit après nuit, Argus alla surveiller le pommier et à chaque fois il rencontra la Fée Ilona.
Cependant, vivait à la cour royale une vieille sorcière. Elle épia Argus et la Fée Ilona. Elle se cacha derrière les buissons et le matin suivant raconta au roi ce qu'elle avait vu.

«J'ai vu le Prince assis sous le pommier en or en compagnie d'une fille merveilleuse aux cheveux blonds. Elle est apparue sous la forme d'un corbeau et elle s'est transformée en une superbe jeune fille aux cheveux d'or.
- Tu mens! cria le roi, ce que tu dis n'est pas vrai.
- Bien sûr que c'est vrai, Majesté. Si vous le souhaitez, demain je vous le démontrerai.»

Le lendemain, la vieille sorcière attendit que le Prince et la  Fée Ilona s'endorment. Elle sortit alors de derrière les buissons et coupa une mèche d'or des cheveux de la Fée Ilona. Quand celle-ci se réveilla, elle constata qu'une mèche d'or lui manquait. Elle embrassa le Prince, enleva une de ses bagues et la passa au doigt du Prince.

«Je te l'offre, dit-elle. Je te reconnaîtrai à cette bague n'importe où dans le monde.»

Elle claqua dans ses mains, se transforma en corbeau et s'envola.
Le lendemain, la vieille sorcière alla voir le roi et lui montra la mèche d'or. Le roi fut très étonné et il appela tout de suite le Prince Argus.

«Mon cher fils! Tes frères se sont déjà tous mariés, il est temps que je te marie, toi aussi. J'ai trouvé une riche princesse pour toi, je crois que tu n'auras rien à redire.
- Mon cher père! Je vais me marier à condition que je puisse choisir moi-même ma future épouse. D'ailleurs, c'est déjà fait, c'est la Fée Ilona que j'épouserai.»

La réponse déplut fortement au roi, mais il n'arriva pas à convaincre le Prince qui prit son épée et s'en alla tenter de retrouver la Fée Ilona. Toute la cour royale fut plongée dans le deuil.

Le Prince traversa presque la terre entière, mais ne retrouva pas la Fée Ilona. Il interrogea le Soleil, la Lune, et même le Vent, mais nul ne pouvait le renseigner. Il traversa la montagne de verre et arriva à une grande plaine plongée dans l'obscurité. Il grimpa à un arbre, regarda autour de lui et aperçut une petite lumière dans le lointain. Il s'en approcha et se trouva devant un beau château. Il frappa à la porte qui s'ouvrit toute seule. Il croisa un géant qui avait un oeil sur le front.

«Bonsoir, Majesté! Auriez-vous des nouvelles de la Fée Ilona? Où pourrait-elle bien être?
- Tu as la chance de m'avoir salué comme il le fallait, autrement je t'aurais condamné à mort! Je suis le roi des animaux et je ne sais rien de la Fée Ilona.»

Il siffla et tous les animaux se retrouvèrent dans la cour. Le roi les questionna en détail sur la Fée Ilona, mais ils ne savaient rien. Finalement, un loup boiteux s'avança et dit :

«Moi, je sais quelque chose. Elle habite au-delà de la Mer noire, là où je me suis cassé la patte.
- Alors emmène le Prince là-bas, ordonna le roi.»

Le Prince se mit sur le dos du loup boiteux qui marcha ainsi durant cent ans. A la fin de la centième année, il déposa le Prince et lui dit:

«Moi, je ne peux pas aller plus loin, mais tu vas retrouver toi-même ton chemin. Tu dois aller toujours tout droit.»

Le Prince fit ainsi. Il arriva dans une vallée entourée de trois montagnes. Trois diables y étaient en train de se battre. Il s'approcha d'eux et leur demanda pourquoi ils se bagarraient.

«Notre père est décédé et nous a laissé ce manteau, ce fouet et ces chaussures qui ont un pouvoir magique : si tu enfiles ce manteau, si tu mets ces chaussures et si tu fais claquer ce fouet à plusieurs reprises en disant : Hip!-Hop! Que je sois où je veux être !  et voilà, c'est fait. Mais nous n'arrivons pas à nous mettre d'accord.
- Alors, je vais vous rendre justice tout de suite, dit le Prince. Faites la course et celui qui sera arrivé le premier au sommet de cette montagne-ci, aura les trois objets.»

Ainsi firent les trois diables. Le Prince suivit leurs indications. Vêtu du manteau et des chaussures, il fit claquer le fouet à plusieurs reprises et répéta la phrase „Hip!-Hop! Que je sois où je veux être!”...et ô miracle...il se retrouva devant un palais merveilleux. Il frappa à la porte et, à sa grande surprise, une sorcière ouvrit la porte et lui dit:

«Je sais ce qui t'amène ici. Si tu suis mon conseil, tu peux libérer la Fée Ilona. Elle ne peut circuler librement que jusqu'à minuit, tu ne peux la voir qu'à ce moment-là. Mais méfie-toi, tu dois résister à la magie et rester réveillé, autrement tu vas rentrer bredouille.
- Rien n'est plus facile que cela!», pensa le Prince.

Il s'allongea pour se reposer, car minuit était encore loin.

A minuit juste, la vieille sorcière souffla dans le sifflet magique dont le son endormit le Prince. Quand la Fée Ilona arriva, elle se réjouit d'abord à la vue du Prince et constata ensuite qu'il était tombé dans un sommeil profond.

«Réveille-toi, mon Prince charmant! Si tu m'embrasses trois fois, je serai libérée de la magie. Réveille-toi, mon Prince charmant!», dit la Fée Ilona.

Elle revint trois fois, trois nuits de suite. La quatrième nuit, elle arriva par la fenêtre et retrouva la sorcière endormie. Elle ronflait tellement fort que même les murs épais du château tressaillaient. Le Prince embrassa trois fois la Fée Ilona dont la mèche d'or repoussa. Le Prince fit claquer le fouet à plusieurs reprises et dit: „Hip!-Hop! Que je sois avec ma Fée Ilona dans le château de mon père!”

Ainsi fut fait. Le roi était content que son fils épouse une fille aussi merveilleuse. Ils donnèrent un grand repas de noces, et ils vivent encore aujourd'hui s'ils ne sont pas morts entre temps.


***
Suivez le lien suivant pour écouter ce conte, narré avec beaucoup d'entgouement par Eliane Marny: L'Oreillette à Lulu - Emission 221

 

samedi 12 janvier 2013

Le gardien d'oies Mathias



Conte imaginé par Emily (7 ans)
Il était une fois une femme très pauvre qui avait un fils. Il s'appelait le gardien d'oies Mathias car il ne faisait rien d'autre que garder les oies de sa mère.
Un jour celle-ci dit à son fils:
«Va Fiston à la foire de Döbrög1 et vends seize oies là-bas. Demande au moins deux kreutzers2 pour deux oies, autrement je t'assure que tu vas voir ce que tu vas voir!»

Mathias fit entrer seize oies à la foire à Döbrög. A peine fut-il arrivé que le seigneur du lieu apparut devant Mathias et lui demanda:
«Combien valent deux oies, fiston ?
- Deux kreutzers, répondit Mathias.
- Comment ? Deux kreutzers ? Un suffira.
- Certainement pas ! dit Mathias. Au dessous de deux kreutzers je ne les vends pas même si c'est le roi qui le demande.
- Et puis quoi encore ? Je te donne tout de suite deux kreutzers.»

Le seigneur fit signe à ses gens d'armes de faire rentrer les seize oies dans sa cour. Les gardes ligotèrent Mathias qui reçut une raclée ! Vingt-cinq coups de bâtons sur le dos !

«Maintenant tu peux rentrer chez toi, dit le seigneur.
- Et l'argent? demanda Mathias en pleurant.
- Ce n'était pas assez? Encore une série de vingt-cinq!», ordonna le seigneur.

Les gens d'armes obéirent.
Après avoir reçu la deuxième série de raclée, en quittant la cour du seigneur, Mathias se retourna et le menaça:
«Retenez bien, Seigneur que la gardien d'oies Mathias vous rendra trois fois les coups de bâtons!»

Le seigneur rit de bon cœur, et fit peu état des menaces de Mathias.
Le temps passa, une année après l'autre. Mathias devint un jeune homme et il changea complètement.
Un jour, il entendit dire que le seigneur construisait un château. La pensée lui vint de se déguiser en maître charpentier. Il alla dans la ville, se dirigea directement dans la cour du seigneur. Il commença à arpenter et examiner les poutres en secouant la tête. Le seigneur s'approcha de lui et dit:

«Que regardez-vous sur ces poutres?
- Je suis venu d'un pays étranger, je suis maître charpentier, j'ai parcouru beaucoup de pays, j'ai vu construire plus d'une centaine de poutres, les unes plus belles que les autres. Mais permettez-moi de vous dire que la qualité de ce bois ne convient pas. Ici il faudrait mieux que cela.
- Si ce n'est que cela, dit le seigneur, dans ma forêt j'ai des arbres plus beaux que ceux-ci, allons-y, choisissons-en!»

Il détacha tout de suite cent bûcherons munis de haches, il monta avec Mathias dans le carrosse et ils se dirigèrent vers la forêt.
Sur place Mathias choisit les arbres à découper. Les bûcherons se mirent au travail. La forêt en trembla de tous ses arbres.
«Seigneur, je vois vraiment de beaux arbres ici, dit-il, mais je n'ai pas encore vu celui dont on aurait le plus besoin.
- Allons plus au fond», dit le seigneur.

Ils pénétrèrent bien loin dans la forêt en s'éloignant des autres. Quand ils n'entendirent plus le bruit des haches, Mathias s'arrêta devant un arbre. Il le regarda, l'examina, se frappa le front et entoura l'arbre de ses bras.
«Alors, dit-il, je crois que celui-ci ira bien. Venez Seigneur, entourez-le de vos bras, vous aussi.»

Le seigneur obéit et Mathias n'en voulait pas plus. Il attacha les poignets du seigneur et lui administra une raclée de cinquante coups de bâtons. Quand il eût fini, il ricana et dit:
«Je ne suis pas maître charpentier. Je m'appelle le gardien d'oies Mathias. Vous rappelez-vous ma promesse? Retenez bien, je vais vous frapper encore deux fois.»

Ainsi parla-t-il. Puis il quitta le seigneur et rentra chez lui.
Le seigneur ne fut retrouvé par ses bûcherons que vers le coucher du soleil. Après cette raclée, il tomba malade à tel point que les médecins ne surent plus comment le soigner. Ils firent appeler des quatre coins du monde des confrères mais aucun ne fut capable de le guérir.

Mathias apprit cette nouvelle. Il se déguisa en médecin et monta dans le château. Il se présenta comme grand médecin d'un pays étranger capable de faire des miracles en échange d'une bonne rémunération. L'entourage du seigneur en fut heureux, et l'amena devant le malade.
«Dans un jour je vais vous guérir. Que tout le personnel dont vous disposez aille dans la forêt et ne revienne qu'avec les plantes aux vertus magiques que je demanderai. Que vos gens cueillent tout ce qu'ils trouvent!» ajouta-t-il.

Le seigneur ordonna cela et même les enfants sortirent dans le bois. Nul ne resta dans le château. Et Mathias ne se le fit pas dire deux fois. Il sortit sa baguette et fouetta bien le seigneur.

«Je ne suis pas médecin, Seigneur, je m'appelle le gardien d'oies Mathias. Vous rappelez-vous ma promesse? Je vous dois encore une rossée! Mais je vous assure que je ne demeurerai pas en reste.»
Le temps passa, une année suivit l'autre sans que Mathias se rende dans la ville. Quand son histoire avec le seigneur commença à tomber dans l'oubli, il se déguisa en marchand de chevaux et alla à la foire de Döbrög.
Il fit le tour des étals, écouta les gens marchander. Il s'arrêta de temps en temps devant les chevaux et discuta leur prix, lui aussi. A un moment, il entendit vaguement qu'un homme avait deux beaux chevaux mais qu'il n'arrivait pas à les vendre car ils étaient poussifs, tous les deux. Il s'approcha de l'homme et lui dit: «Écoutez, je les achète à condition que vous criiez après le seigneur quand il arrivera: «C'est moi qui suis le gardien d'oies Mathias.»
- Si ce n'est que votre seul souhait, je le ferai avec plaisir», dit l'homme.

L'affaire fut conclue : ils se serrèrent la main et Mathias acheta les chevaux. En plein milieu de la foire, le carrosse du seigneur arriva.
«Tenez, il arrive là-bas, dit Mathias. Criez après lui : «C'est moi qui suis le gardien d'oies Mathias» et courez loin tout de suite.
- Vite, vite! ordonna le seigneur au cocher et au haïdouk. Dételez les chevaux et ramenez-moi ce voyou!»

Quand le cocher et le haïdouk s'en allèrent, Mathias, d'un bond fut à côté du carrosse et administra une raclée de vingt-cinq coups de bâtons au seigneur.
Après le dernier coup, il cria ainsi après le seigneur:
«C'est moi qui suis Mathias L'Oie, pas lui! J'ai tenu parole, n'est-ce pas? Je vous ai battu trois fois pour les oies!»

Et, je vous le dis, si Mathias avait battu encore une fois le seigneur, mon conte aurait duré plus longtemps.


1 A prononcer "Deubreugue"
2 Ancienne monnaie autrichienne et hongroise


Le roi Mathias et les gens de Rátót (Version Audio)

JE VOUS INVITE À ÉCOUTER CETTE HISTOIRE, NARRÉE PAR MICHEL LEFEVRE, UN FABULEUX CONTEUR BRETON:


Conte imaginé par Endre Stankowsky 

Un jour, le roi de Hongrie, Mathias était à peine arrivé à Rátót1 qu’en plein milieu du village, l'une des roues de sa voiture attelée se cassa net. La nouvelle de l'arrivée de Mathias se répandit vite. Les autorités se dépêchèrent d’aller le voir pour le saluer.
Les édiles l’accompagnèrent dans la Maison Communale afin qu'il puisse se reposer en attendant la réparation de la roue.
Ces doctes magistrats se réunirent vite et discutèrent de ce qu'ils allaient offrir au roi Mathias.

«Offrons-lui des noix ! proposa le notaire.
 -Offrons-lui plutôt des prunes! dit le juge, parce que les prunes de Rátót sont d'une qualité exceptionnelle.»

En effet, la région était connue pour cette culture là.

En écoutant cette proposition, ils furent tous d'accord. Ils mirent des prunes dans les paniers et ils se rangèrent afin de se présenter devant le roi. Le juge leur ordonna de tout faire de la même manière que lui et de l'imiter en chacun de ses gestes.
Quand ils arrivèrent devant le roi, le juge se présenta donc le premier, trébucha sur le tapis et tous les prunes tombèrent aux pieds de Mathias. Mais les autres n'attendaient que cela. Ils trébuchèrent les uns après les autres si bien que toutes les prunes s'étalèrent aux pieds du roi.
Mathias riait tellement qu'il faillit en tomber à la renverse.

Quand les gardes royaux virent la bêtise des gens Rátót, ils se mirent en colère, empoignèrent les prunes et les jetèrent à la tête de tous ces sots.
Les magistrats sortirent complètement affolés et partirent en tous sens dans les rues du village. Quand ils furent à l'abri de la colère des gardes, ils s’arrêtèrent et l'un d'entre eux s'exclama:

«Notre juge est quand même un homme intelligent. Il savait bien qu'il fallait offrir des prunes au roi ! Vous imaginez ce qui nous serait arrivé si nous lui avions apporté des noix?»

1 Village du comitat de Vas en Hongrie












jeudi 10 janvier 2013

Yanco Grain-d'orge


Source:meseoldal.blog.hu
Il était une fois un tailleur qui avait un fils. Il était si petit que,  parvenu à l'adolescence, il devint à peine plus
grand qu'un grain d'orge. Son corps était petit mais son courage était grand. Un beau jour il se mit devant son père, se redressa de toute sa taille et dit:
«Mon cher père, je veux parcourir le monde.
-Très bien. Que la chance t'accompagne sur ton chemin.»

Son père prit une aiguille, alluma une bougie et forma une petite boule de cire fondue qu'il piqua comme une poignée sur la tête de l'aiguille. Il remit alors cette arme minuscule à son fils.
«Tiens, maintenant tu as au moins une épée pour la route», dit le tailleur.
«Merci, mon père! Je vais bientôt partir mais avant cela je voudrais partager un dernier repas avec vous», dit le fils.

Sur ce, il bondit dans la cuisine pour regarder ce que sa mère préparait. Sur le feu, dans une grande marmite quelque chose mijotait.
«Qu'est-ce que nous allons manger, ma chère mère ?» demanda-t-il, se mêlant de ce qui ne le regardait pas.

La vieille dame n'aimait pas être dérangée pendant qu'elle faisait la cuisine.
«Regarde toi-même puisque tu es si curieux», lança-t-elle.

Bien sûr qu'il était curieux puisqu'il aimait les bons plats. Il sauta sur le poêle, bascula un peu le couvercle et jeta un coup d'oeil à la marmite d'où la vapeur jaillit. Celle-ci souleva le petit bonhomme et l'emporta par la cheminée. Yanco, c'était son nom, chevauchait pendant un bon moment le petit nuage frisé. Puis, il redescendit sans difficulté sur terre, regarda autour de lui et dit:
«Ça alors, je suis dehors, c’est donc ça le vaste monde!»

Il partit à la recherche d’un travail. Puisque son père l’avait formé à son métier, il se fit embaucher comme aide chez un tailleur. Le maître était content de son travail et Yanco de sa place. Il n’avait qu’une objection : il n’appréciait décidément pas les plats servis à table. Au bout d'un certain temps, il perdit son calme, alla dans la cuisine et dit:
«Écoutez moi, Madame! Si vous ne nous faites pas une meilleure cuisine, demain matin je m'en vais, mais avant j’écrirai à la craie sur votre portail:

En ce lieu que des patates,
de la viande tu n’as pas le bénéfice !
Adieu, Roi des patates !
Que Dieu te bénisse !»

La femme fut saisie de colère et donna un coup de torchon au petit bonhomme qui se réfugia sous un dé d'où il lui tirait la langue.
«Attends un peu, tu vas voir ce que tu vas voir!» dit la femme.

Le temps qu'elle soulève le dé, Yanco s'était déjà caché dans le pli du torchon. Quand la maîtresse de maison secoua le torchon, Yanco, d’un seul bond bien dirigé, sautait dans une fente de la table.
«Coucou, me voilà!» dit-t-il avec moquerie tantôt sortant de la table, tantôt jaillissant du tiroir, tantôt sautant sur le dossier d'une chaise.

La maîtresse de maison finit par attraper Yanco et le jeta brusquement à la porte.

Après un long vol, le petit aide tailleur s’écrasa par terre avec fracas. Il se remit debout promptement, se débarrassa de la poussière et reprit son chemin. Il marcha et marcha longtemps jusqu'à atteindre une immense forêt. La nuit tombait. Yanco regarda autour de lui. Il cherchait un endroit pour dormir. Il trouva quelque chose qui ressemblait à un tronc d'arbre parfaitement convenable pour y passer la nuit. Il s’apprêtait à s'allonger au pied du tronc quand celui-ci bougea. En effet, ce n'était pas un arbre mais l'un des pieds d'un homme qui attrapa Yanco par le col et le souleva. Yanco eut beau se démener, mais l’homme lui serrait très fort le cou. L’ascension l’étourdit pendant quelques secondes. Quand il reprit ses esprits, il se retrouva dans le creux de la main de l’homme. En regardant autour de lui, il vit une foule de visages mal rasés. Tous le dévisageaient et haletaient si fort que le pauvre Yanco Grain-d’orge croyait sentir un ouragan passer près de ses oreilles.

«Regarde ce Goliath!» dit d'un ton moqueur l'un des hommes.
«Il vaut plus que tous les passe partout du monde entier. Il n’est pas au monde un trou de serrure si petit où il ne pourrait entrer», dit un autre.
«Écoute, mon gars! Viendrais tu avec nous dans la trésorerie du roi? Tu vas te faufiler par le trou de la serrure et tu vas nous jeter par la fenêtre tout l'argent que tu trouveras. D'accord?» demanda le troisième.

Yanco hésitait un peu, et finalement il accepta. Il comprit qu'il se retrouvait en compagnie de voleurs et en cas de refus ils l'auraient tout de même emmené de force. Il s'installa donc dans la poche de l'un des voleurs et ils allèrent à la trésorerie royale. Mais celle-ci était bien gardée. Deux soldats à baïonnette se tenaient devant la porte. Après avoir débattu entre eux un bon moment, les voleurs finirent par trouver plus judicieux de contourner la trésorerie. Ils se cachèrent dans les buissons sous la fenêtre, laissant Yanco tenter de pénétrer dans la pièce en espérant que la garde ne le remarque pas.
«Tout ira bien! Pourvu que vous ramassiez tout ce que je vais jeter par la fenêtre!» ainsi approuva-t-il le projet.

Sur ce, avec fierté et témérité, il s'approcha de la porte en fer de la chambre du trésor. Il chercha un espace en bas de la porte pour s'éviter la peine de grimper jusqu'au trou de la serrure. En un rien de temps il en trouva un suffisamment large pour s’y faufiler. Il s'avéra qu'il avait sur estimé sa petitesse et il n'avait pas été assez prudent car l'un des gardes l'aperçut.

«Tiens! Quelle vilaine araignée, là, par terre. Je vais l'écraser.» dit-il à l'autre.
«Laisse la vivre, la pauvre! Elle ne t'a pas fait de mal!» répondit son compère.

Ainsi Yanco parvint à la chambre du trésor. Il ouvrit la fenêtre et siffla doucement pour que voleurs sortent des buissons. Yanco se mit à jeter les thalers d'or1 par la fenêtre.

Alors qu'il était en pleine action, il entendit tout à coup des pas approcher, puis la clé grincer dans la serrure. Le roi arriva pour passer en revue son trésor. Aussitôt, Yanco se cacha derrière une pile de pièces. Le roi comprit tout de suite que bien des thalers d'or manquaient. Il ne pouvait imaginer que cela soit possible: qui serait donc le voleur? Le roi gardait toujours la clé sur lui. Ni le cadenas, ni la serrure n'avaient le moindre défaut, de plus la garde était à sa place. Il médita pendant un bon moment. Ne trouvant aucune explication, il retourna dans ses appartements. En passant près des gardes, il leur dit quand même :

«Soyez plus vigilants, faites attention au trésor! Quelqu'un pille les pièces d'or!»

Les soldats prirent peur et tendirent l'oreille. Le roi parti et le silence revenu. Ils entendirent soudain le cliquetis des pièces d'or, Yanco s'était remis à la tâche. Les gardes coururent vite récupérer la clé, la glissèrent dans la serrure, l'ouvrirent et se précipitèrent dans la chambre du trésor pour surprendre le voleur la main dans le sac.

Mais Yanco fut plus rapide qu'eux. Il courut le long du mur et se cacha dans un coin, derrière une pièce d'or. On ne voyait même pas le bout de ses oreilles.
«Où suis je? Je suis ici!» cria Yanco malicieusement.

Le temps que la garde arrivât, il s'était déjà caché dans un autre coin derrière une autre pile de thalers.
«Où suis je? Je suis ici!» cria t il.

Pendant un bon moment, les pauvres soldats coururent de gauche à droite dans la chambre du trésor; mais ils se lassèrent de cette veine poursuite.
«Eh bien, soit!» pensèrent ils.

Ils fermèrent à clé la chambre du trésor, s'assirent de part et d'autre de la porte de fer et ils s'endormirent épuisés. Pendant qu'ils dormaient, Yanco jeta par la fenêtre toutes les pièces d'or. Il sortit par la fenêtre en chevauchant le dernier thaler.

Les voleurs ne cessèrent pas de le complimenter:
«En un mot: tu es un vrai héros! Voudrais tu être notre chef?»

Yanco n'avait aucune envie de le devenir.
«Que je finisse à la potence, sûrement pas!» pensa-t-il.

Néanmoins, il répondit poliment aux voleurs.
«Merci de cet honneur, mais je me dois de décliner votre offre car j'aimerais voir le monde.»
«D'accord, mais partageons au moins le butin!», répondirent les voleurs.

Mais Yanco n'en voulut pas la moindre pièce. Il attacha son épée autour de sa taille, fit ses adieux aux voleurs et reprit sa route. Il travailla ici et là mais il fut vite renvoyé de partout parce qu'il ne tolérait pas l'immobilité.

Après une longue errance, il se fit enfin embaucher par un aubergiste comme serviteur. Mais bientôt, les serveuses ne le supportèrent plus. En effet, le petit bonhomme avait surpris tous leurs secrets.
«Depuis que ce chenapan est ici, nous ne pouvons même pas chaparder une bouteille de vin dans la cave», se disaient-elles. Elles l'auraient volontiers fait disparaître de la surface de la terre.

Mais comment faire? Il fallait juste attendre que l'occasion se présente. Un jour, l'une des serveuses fut envoyée faucher l'herbe dans le jardin. Yanco s'agitait autour d'elle en gambadant d'un brin d'herbe à l'autre.
«Attends, je vais te montrer de quel bois je me chauffe, petit vaurien», pensa-t-elle.

Sur ce, elle lança sa faux et du même coup coupa l'herbe là où Yanco était assis. Il n'eut même pas le temps de dire ouf que la fille le ramassa avec le foin frais. Elle attacha le tout dans une grande toile qu'elle jeta devant le troupeau, où une grosse vache noire avala Yanco avec l'herbe d'un seul trait.

Dans la panse de la vache, régnait une obscurité dense, même pas une petite lueur de bougie. Le petit garçon se sentait très mal dans cette nuit noire. Il attendait impatiemment l'occasion de s'échapper.
Bientôt, celle-ci se présenta car l'heure de la traite arriva. Yanco cria:

«Hopp la ho! Hopp la ho!
Il est temps d'apporter les seaux!»

Mais sa voix se perdit dans le beuglement des vaches. Après la traite, l'aubergiste descendit à l'étable, s'arrêta devant la vache noire et dit:
«Demain, il faudra abattre cette bête.»

Yanco fut effrayé et se mit à hurler à pleins poumons.
«Laissez moi sortir! Je suis à l'intérieur!»
«Où?», demanda l'aubergiste, qui entendait la voix sans savoir d'où elle venait.
«Dans la vache noire!», cria Yanco.
«Tu plaisantes?», demanda avec colère l'aubergiste en croyant à une farce de son domestique. Et il s'en alla.

Le lendemain matin, on abattait la vache et on en fit des petits morceaux. Par chance, Yanco ne fut pas blessé, on le mélangea à la chair à saucisse : salé, poivré et pimenté si bien qu'il ne cessait d'éternuer. Encore une poignée de lard à la recette et le boucher fit les saucisses.

Dans le boyau Yanco manquait de place. Puis, on accrocha les saucisses dans le fumoir où Yanco aurait pu rester et sécher jusqu'à la fin des temps.
Par chance, en plein hiver un hôte arriva à l'auberge et voulut à tout prix manger de la saucisse au petit déjeuner.
«Va chercher une saucisse!» dit la patronne à la fille de cuisine qui décrocha celle où Yanco passait l'hiver.

Ainsi, Yanco descendit du fumoir mais il n'était pas encore hors de danger. La femme de l'aubergiste se mit à couper la saucisse en tranches. Le couteau coupa sec, les tranches tombaient les unes après les autres tandis que Yanco agitait la tête de droite et de gauche afin d'éviter la lame. Quand avec une tranche il tomba sur la planche, il n'hésita plus et se sauva. Il avait déjà eu dans cette maison tant de malheurs qu'il ne voulait plus y rester. Il prit ses jambes à son cou, et sauve qui peut, il ne s'arrêta pas jusqu'à ce qu'il ne soit arrivé aux champs.
«Enfin, je suis au grand air», soupira t il.

Il était sur le point de prendre une grande bouffée d'air frais quand par étourderie un renard errant l'avala avec une sauterelle.
Le petit aide tailleur rassembla toutes ses forces, se campa sur ses jambes et s'accrocha bien fort à la gorge du renard pour ne pas y glisser. Il se mit à crier.
«Ecoute moi, Compère Renard! Je suis le petit Yanco Grain-d'orge, laisse moi sortir!
-Tu as bien raison! Pourquoi j'avalerais un petit de rien du tout? Si tu me promets de me donner les poules de ton père, tu pourras sortir», dit le renard.

Yanco promit. Sitôt dit, sitôt fait, le renard le laissa sortir, et le ramena chez ses parents qui se réjouirent de le revoir. En échange de leur fils, ils donnèrent au renard toute la basse cour. Mais le vieux tailleur avait de la peine car il était attaché à ses magnifiques poules blanches et noires. Voyant sa tristesse, Yanco prit place devant son père et lui dit:
«Ne pleurez pas, mon cher père, je vous ai apporté quelque chose en échange des poules.»

Avec une grande fierté, Yanco donna à son père les quelques thalers gagnés pendant son aventure.

1 Le thaler ou taler est une pièce de monnaie, existant à partir de 1518 en Bohème.