vendredi 22 février 2013

Le jeune farfelu


"Le jeune farfelu",  imaginé par Petra (5ans)
Il était une fois un pauvre paysan. À sa mort, il avait légué un taureau à ses trois fils qui ne savaient pas comment partager l’héritage. Ils se mirent d’accord pour que chacun construise une étable en laissant ainsi le choix au taureau.
Les deux aînés bâtirent des étables si somptueuses que même un curé aurait pu y habiter. Le benjamin, un peu farfelu, fit une étable en branches de bouleau de piètre qualité. Quand ils lâchèrent le taureau, celui-ci rentra directement dans l’étable du benjamin.

Les aînés étaient fort contrariés, mais il n’y avait rien à faire, marché conclu, ils cédèrent le taureau à leur petit frère. Celui-ci jeta une corde au cou du taureau et l’emmena à la foire du village.

Alors qu'il se rendait au village, le vent se leva et fit siffler un vieux saule qui se trouvait sur le bord de la route.
«Oh là là!, pensa le jeune homme, il veut sûrement acheter le taureau!»
Il cria au saule:
«Dis-moi, combien m’en donnerais-tu en échange?»
Mais le saule continua de siffler.
«Ah, je vois, pensa le jeune hurluberlu, il voudrait le taureau sans ses cornes.»

Et là-dessus, il fit tomber les deux cornes du taureau. Mais le saule continua de siffler.
«Alors quoi? Maintenant tu n'as pas l'argent? Ce n'est pas grave, je passerai le prendre la semaine prochaine.»

Sur ce, il attacha le taureau au saule et rentra à la maison où ses frères l'interrogèrent:
«Alors, toi, l'imbécile heureux, as-tu vendu le taureau?
- Bien sûr que je l'ai vendu!
- Et dis-moi, à qui l'as-tu vendu? Parce que je suis certain que tu as été honteusement trompé!», dit le frère aîné en lui cherchant querelle.

«Le taureau est bien là où il est, mon petit bonhomme! Je l'ai vendu à un vieux saule pour quarante forints.», répondit le jeune farfelu.
«Où est l'argent?» demanda l'autre.
«Il va me le donner la semaine prochaine. J'irai le chercher.» répondit le benjamin.

Les deux autres éclatèrent de rire.
«Alors, toi, tu es une bonne poire! Tu l'as tellement bien vendu que tu en auras le prix quand les poules auront des dents!» répondit l'un des frères.

Le jeune farfelu l'ignora complètement. Une semaine après, il alla voir le saule, lui demanda son argent, mais celui-ci ne lui prêta pas attention.
«Je vois bien que tu n'as aucun sens de l'honneur!» dit le jeune hurluberlu.

Il saisit sa hache et frappa un énorme coup sur le saule, qui tomba aussitôt. Le jeune homme regarda de près le trou que cela avait fait et y vit un grand chaudron plein d'argent. Il dit au saule :
«Eh bien, écoute, je prendrai la somme que tu me dois et j'emporterai le reste pour les intérêts.»

Sur ce, il sortit le chaudron du trou, le suspendit au manche de sa hache qu'il lança sur son dos et rentra chez lui. 
À son arrivée, ses frères aperçurent immédiatement le chaudron plein de sous. Ils chuchotèrent entre eux et s'accordèrent pour dire que l'argent serait en meilleure place dans leur poche que dans celle de leur frère farfelu.

Mais le jeune homme avait l'ouïe fine et comprit que ses frères préparaient un mauvais coup. Pendant la nuit, il s'enfuit de chez lui et alla directement au palais royal pour se plaindre auprès du roi.
Le roi avait une fille qui était toujours triste, à tel point que personne n’avait jamais réussi à la faire rire. 

Quand le jeune farfelu exposa sa plainte, elle rit tellement que son rire résonna dans tout le palais. Le roi dit :
«Eh bien, mon gars, je me suis engagé à donner ma fille à celui qui la ferait rire, et je tiens ma parole. Je vais te donner ma fille en mariage ainsi que la moitié de mon royaume et je vais chasser tes frères de ce pays.
-Majesté! Ne les chassez pas! Ils vont travailler à la ferme de Votre Majesté!
-D'accord, d'accord, comme tu le veux!» accepta le roi.

Ils donnèrent un grand repas de noces sept jours durant, pendant lesquels même les chevaux burent du vin. Ensuite, les amoureux s'assirent dans une coquille d’œuf et se laissèrent porter par le courant du Küküllö1. S'ils en descendent, qu'ils soient vos invités!


1 Küküllő, La Târnava  en roumain,  est une rivière transylvaine située en Roumanie.





vendredi 15 février 2013

Le chien, le chat et la souris

Le conte "Le chien, le chat et la souris", imaginé par Teana (3 ans)



Jadis, le chien et le chat étaient très amis. C'était vraiment il y a très longtemps, lors de la création du monde.
Un jour, le chien vendit sa maison. Il en reçut l'acte de vente, mais il ne savait pas où le mettre. Il alla voir cet animal-ci, cet animal-là. Il demanda à celui-ci, il demanda à celui-là de garder l'écrit afin qu'il ne s'égare pas. Mais parmi tous les animaux, il n'y en eut pas un seul pour accepter.

Le chien alla alors chez le chat et lui dit:
«Compère chat, je te remets cet écrit, garde-le tant que je me trouve une autre maison.
-Mais bien sûr, je le garde volontiers!» répondit le chat.

Il prit le document et l'accrocha sur la poutre maîtresse de sa maison.
Le temps passa. Un jour, le chien eut besoin de l'acte. Il courut vite chez le chat et lui dit:
«Compère chat, rends-moi le document, j'ai de nouveau une maison, moi aussi.»

Le chat monta vite jusqu'à la poutre maîtresse, sortit l'écrit et en redescendant, il le passa au chien. Celui-ci regarda le document de gauche et de droite, de tous les côtés. Mais Seigneur Dieu! il n'arrivait pas à en lire un traître mot. Pourtant, il avait été dans de nombreuses écoles, même à l'étranger. Mais il n'y avait rien à faire, la souris avait rongé le papier.

Le chien se mit fort en colère, lécha de gauche et de droite la gueule du chat et le menaça:
«Tu vas voir ce que tu vas voir, compère chat! Tu n'as pas pris soin de mon document, et tant que je serai vivant, je te poursuivrai. Je ne te laisserai pas tranquille une minute!»

Mais le chat n'en resta pas là! Il alla en courant chez la souris. Il lui mit la main au collet, la lécha de gauche et de droite et la menaça:
«Attends un peu, souris, tu as rongé le document, mais à partir de cet instant tu n'auras plus jamais une minute de tranquillité. Où que je te voie, je t'attrape et je te mange.»

Ce fut ainsi. Il dévora tout de suite la souris. Et depuis ce temps là, les chiens poursuivent les chats, et les chats les souris.


***
Suivez le lien suivant pour écouter ce conte, narré avec beaucoup d'engouement par Eliane Marny: L'Oreillette à Lulu - Emission 221



samedi 9 février 2013

Bobard

Il était une fois un fermier. Il était marié depuis quarante ans. Un jour, il bavardait avec sa femme de choses et d'autres et ils se dirent qu'il était quand même très curieux qu'ils n'aient pas d'enfant. Le fermier dit à sa femme:
«-Ne sois pas triste, ça n'en vaut pas la peine, nous pourrons encore avoir un enfant, nous aussi».
«-Ah, ça non! Je n'y crois plus! J'avais vingt ans quand je t'ai épousé. Nous vivons ensemble depuis quarante ans, aujourd'hui j'en ai donc soixante. J'ai fait mon temps, je n'aurai plus jamais d'enfant. Et si par hasard nous en avions un, comment s'appellerait-il?» dit la femme.
«-Baptisons-le Bobard, peu importe, pourvu que nous en ayons un», répondit le fermier.

Un beau jour, la femme dit au fermier:
«Ça alors, mon vieux, nous avons tant parlé de cet enfant, que ça y est, je suis sûre et certaine que je vais en avoir un».
«-C'est bien, ma femme! Comme ça nous aurons quelqu'un qui prendra soin de nous!» répondit le fermier.

Peu de temps après, un beau garçon vint au monde. Ses parents l'appelèrent Bobard.
Quand il eut vingt ans, il décida de s'engager dans l'armée. Il servit quelques années et après sa démobilisation, il rentra à la maison. Ses parents étaient ravis d'accueillir leur fils qui était devenu un bel homme, très adroit de ses mains.
«-Alors, fiston, tu as beaucoup voyagé pendant ton service militaire, tu as sûrement des choses à nous raconter!» dit le fermier.
«-Oui, je peux vous raconter des histoires que personne n'a jamais entendues dire! Mais je ne vous raconterai que ce que j'ai vu de mes propres yeux!» répondit le fils.

«-Quand nous sommes arrivés au royaume des géants, c’est avec étonnement que nous avons vu un homme si grand que le son de sa voix ne parvenait pas à nos oreilles. Nous n'avons donc pas compris ses paroles à cause de la distance, pourtant il parlait tellement fort que la terre tremblait sous nos pieds.

J'ai vu un enfant de trois ans qui était si grand qu'ici, chez nous, en se tenant debout, il serait capable de cueillir les pommes au faîte du pommier le plus haut.


J'ai vu un arbre atteignant le ciel. Puisqu'il ne pouvait pas pousser plus haut, ses branches s'écartaient d'une lieue1 sous le ciel. Il y avait dans ce pays une rivière dont la profondeur n'a jamais pu être mesurée. Un jour, un plongeur y descendit, et resta trois ans dans l'eau. Quand il en sortit, il dit qu'il avait rencontré un être merveilleux qui lui posa des questions pour savoir pourquoi il était dans l'eau et quelles étaient ses intentions. Quand il comprit ce que le plongeur cherchait à faire, il lui dit que même s'il descendait encore pendant trois ans vers le fond, il ne l'atteindrait pas. Dans un pays, j'ai même vu un oiseau dont les ailes déployées mesuraient vingt-neuf toises2.

J'ai vu un serpent qui était plus gros que n'importe quelle tour dans notre pays. Il était si long qu'il aurait pu entourer trois de nos villages.

J'ai vu un œuf de pinson qui, en plus de sa grande taille, avait une coquille si épaisse que douze forgerons la frappèrent à coups de marteau sans relâche pendant douze ans. Enfin, quand ils réussirent à casser la coquille, l'un des douze forgerons laissa échapper son marteau. Il dut y descendre avec une échelle et le chercha pendant trois mois. Finalement, il le retrouva grâce à un gardien de troupeau qu'il rencontra dans la coquille.

J'ai vu des maisons immenses dans lesquelles les habitants de trois comitats pourraient être logés.

J'ai vu une casserole qui pouvait contenir mille cinq cent soixante litres.

J'ai vu un cheval qui était si grand qu'il fallait vingt-cinq échelles pour grimper sur son dos. Il portait autour de son cou une clochette dont le son s'entendait à vingt lieues1. J'ai vu, autour du cou d'un autre cheval, une sonnaille en fonte pesant trente-six tonnes. Malgré son poids, le cheval ne sentait même pas qu'il portait quelque chose autour de son cou.

J'ai vu dans une tour une cloche qui donnait les premiers sons trois semaines après avoir été sonnée. Elle sonnait tellement fort qu'après chaque son une nouvelle montagne s'effondrait.

J'ai vu un tailleur qui avait à faire un travail délicat. Pourtant, son aiguille la plus petite était aussi grande que le plus grand hêtre de nos hautes montagnes.

J'ai vu une souris aussi grande qu'un gros porc. Dans une des rivières d'une profondeur insondable, j'ai vu un poisson qui portait sur son dos un navire de guerre muni de cent vingt canons.

J'ai vu un chat aussi grand qu'un bouvillon de cinq ans.

J'ai vu un lévrier qui avait des pattes si longues qu'il aurait pu sauter d'un bond par dessus un comitat.

J'ai vu un têtard dont le dos était si large qu'une charrette de foin tirée par quatre bœufs aurait pu faire un demi-tour sur son dos.

J'ai vu un bûcheron géant. Nous pesâmes sa hache, elle faisait soixante tonnes. Un autre géant écrivait dans sa maison, son encrier était aussi grand qu'un tonneau de cent litres. Sa plume était aussi haute que l'arbre d'un mât dans notre pays.

Dans une cave j'ai vu un tonneau de vin contenant mille trois cent cinquante-six litres.


J'ai vu une paire de bottes faites avec la peau de trente bœufs. Cependant, les bottes ne servaient à rien parce que la personne, pour qui elles étaient faites, ne rentrait pas dedans.

J'ai vu un chapeau noir fait de la peau de cinquante agneaux pour un jeune géant de douze ans. Par malheur, six mois plus tard, sa tête n'y rentrait plus, il lui fallait vendre le chapeau.

J'ai vu un pain rond aussi grand qu'une meule de dix-huit mille gerbes.

Après avoir quitté le royaume des géants, je vis pas mal d'autres choses ailleurs, mais maintenant je vais passer cela sous silence. Je ne vous raconte plus que la naissance du fils d'un forgeron dans une ville très lointaine. Nous avions le gîte et le couvert chez lui quand son fils vint au monde, un marteau à la main. Une heure après sa naissance, il était assis et forgeait le fer sur l'enclume».

«-Assez, assez, ne dis plus rien, fiston, dit le père, tu en as déjà dit beaucoup. Il n'existe pas au monde un seul fou qui croirait tout ce que tu viens de nous raconter.»

«-Alors, mon cher Père, dit le fils, si vous ne me croyez pas, vérifiez par vous-même. Ce n’est pas pour rien que vous m’avez baptisé Bobard!»


1 Une lieue correspond environ à 1600 mètres
2 Une toise correspond à un peu moins de 2 mètres

vendredi 1 février 2013

Ce n'est pas tous les jours fête!





"Ce n'est pas tous les jours fête", imaginé par Luca (6 ans)
Le roi Mathias parcourait son royaume. Un jour, sur son chemin, il aperçut deux paysans. L'un labourait la terre avec deux bœufs, l'autre avec huit bœufs. Il s'approcha alors de ce dernier et lui demanda:
«Pourquoi ne donnes-tu pas deux bœufs à l'autre paysan, lui qui n'en a que deux? Ainsi, il en aurait quatre!»

Le paysan qui possédait huit bœufs répondit:
«Sapristi, je ne partage avec personne ! Un jour il en aura huit, lui aussi!»

Le roi Mathias, très étonné de sa réponse, décida soudain de faire cette proposition au paysan qui n'avait que deux bœufs:
«Vends tes bœufs et pour le prix que tu en obtiendras achète des chiens ! Ensuite, mène-les à Buda, à la cour royale!»

Ainsi fit le paysan. Il vendit ses bœufs et acheta des chiens. Il les mena à Buda, à la cour royale. Il se présenta aux gardes et dit qu'il souhaitait voir le roi.

Quand le roi constata que le paysan avait suivi son conseil, il lui donna assez d'argent pour qu'il puisse acheter huit bœufs. Peu de temps après, le paysan qui avait huit bœufs apprit la nouvelle. Il vendit ses bœufs, acheta des chiens et les mena à Buda à la cour royale. Il se présenta aux gardes et dit qu'il souhaitait voir le roi. Les gardes le laissèrent entrer et il présenta au roi le but de sa visite.

Le roi Mathias lui répondit très brièvement:
«Mon brave, tu peux rentrer avec tes chiens, je n'en ai pas besoin! Et retiens bien ceci, que ce n'est pas tous les jours fête1

Conte transylvain, collecte Jànos Kriza

1 Le titre hongrois de ce conte: "Egyszer volt Budàn kutyavàsàr" est un dicton dont le sens équivaut au dicton français: "Ce n’est pas tous les jours fête", signifiant au XVIIe siècle que les privilèges, les avantages accordés à l’un ne sont pas forcément répétés pour l’autre.

vendredi 25 janvier 2013

Botond




Les Hongrois n'arrivaient pas à accepter leur défaite en Allemagne. Leur humeur belliqueuse ne baissant pas, dès qu'ils se ressaisirent, ils allèrent se battre contre les Grecs. Ils se rendirent jusqu'à la ville où régnait l'empereur. Mais celui-ci avait tellement peur de l'armée hongroise qu'il ordonna de fermer les sept portes de la ville. Il fit dire qu'il serait dommage que les soldats grecs et hongrois continuent de se battre et il demanda qu'ils ne s'entre-tuent plus. Il préférait que deux vaillants soldats, un grec et un hongrois mesurent leurs forces dans un duel. Il dit que si le soldat grec l'emportait, les Hongrois devaient retourner dans leur pays. Si le soldat hongrois était le vainqueur, il payerait une grosse somme d'argent à l'armée hongroise.
Le chef des Hongrois accepta:
«C'est bien, dit-il, que le vaillant guerrier grec vienne.»

Les émissaires s'en allèrent et une heure après, un soldat grand comme un géant sortait par la porte de la ville. En croisant les bras, il s'arrêta devant les Hongrois et dit fièrement:
«Voyons, qui aurait le courage de se mesurer à moi? Qu'ils viennent à deux, car je ne livrerai pas bataille à un seul!»

Les Hongrois se regardèrent d'un air entendu, leurs yeux lancèrent des éclairs, et cent soldats hongrois crièrent en même temps:
«Je vais me mesurer à lui!
-Je vais me mesurer à lui, moi aussi!»

Parmi eux tous, c'est Botond qui était le plus courageux. Il était trapu et très fort. Il sortit du rang et se présenta devant le guerrier grec.

«Écoute-moi, géant grec! Je m'appelle Botond, je suis le soldat le plus petit parmi les Hongrois. Mets à tes côtés plutôt deux Grecs!»

Tout en prononçant ces phrases, il fit tourner sa masse d'armes et la lança avec une telle force contre la porte de la ville qu'elle se fendit en deux. La masse d'armes avait fait un si grand trou dans la porte qu'un enfant à petite taille aurait pu y entrer et en sortir.

«Holà! s'énerva le géant, ça n'était pas la peine de jeter cette masse!»

«Je n'ai besoin ni de masse d'armes, ni d'épée!» dit Botond, et il se précipita sur le géant. Il le fit tournoyer une fois à gauche, une fois à droite. Il le saisit et le lança en l'air. Il le rattrapa et le flanqua par terre avec une telle force que même si le Grec avait eu sept âmes, toutes les sept se seraient échappées.

A la suite de cette défaite, l'empereur grec fut tellement honteux qu'il aurait voulu se cacher six pieds sous terre. Avec toute sa famille et de la cour royale, ils avaient été tous convaincus que le géant grec serait capable de vaincre n'importe quel adversaire hongrois! Eh bien, même le plus petit d'entre eux était plus fort que le géant! A sa grande honte, l'empereur se retira dans son palais et paya la somme que les Hongrois demandaient.

vendredi 18 janvier 2013

La Fée Ilona et le Prince Argus






Il était une fois un roi qui avait trois fils. Dans le jardin du roi se trouvait un pommier en or. Cet arbre fleurissait la nuit et ses fruits étaient mûrs à l'aube. Chaque matin, le roi faisait ramasser les pommes et ainsi, il devint des années après, le roi le plus riche du monde.

Un beau matin, il trouva son pommier sans aucun fruit. Pas de fruits le lendemain non plus. Le troisième jour, il annonça qu'il donnerait la moitié de son royaume à celui qui défendrait ses pommes d'or contre les voleurs. Ses fidèles serviteurs, à tour de rôle, montèrent la garde sous le pommier. Mais vers minuit ils succombèrent tous au sommeil. Quand ils se réveillèrent, toutes les pommes qui avaient mûri pendant la nuit avaient disparu.

Les trois princes se réunirent et décidèrent de surveiller le pommier. D'abord, ce fut l'aîné qui commença, suivi par son frère cadet. Mais ils échouèrent. Le benjamin, du nom d’Argus, était beau comme un ange. Vint son tour. Il prit son épée et emporta un coffret en or rempli de tabac à priser. Puis il s'étendit au pied du pommier et regarda autour de lui sous la clarté de la lune. Soudain, il commença à céder au sommeil. Il ouvrit son coffret en or, il prisa du tabac et éternua si violemment qu'il n'eut plus sommeil. A ce moment là, treize corbeaux s'approchèrent de l'arbre. D'un geste habile, Argus attrapa le premier corbeau par les pattes. Il savait que c'était lui le chef des voleurs. Mais à peine l'avait-il attrapé que le corbeau se transforma en une splendide jeune fille. Elle était si belle que le Prince en tomba tout de suite amoureux.

«Belle voleuse, qui es-tu ? demanda le Prince. Je ne te laisserai plus jamais partir.
- Je suis la Fée Ilona, dit-elle, et ces corbeaux sont mes amies. Je ne peux pas rester plus longtemps avec toi, mais je te promets de revenir chaque soir et je te laisserai les pommes.»

Les treize corbeaux s'envolèrent avec fracas.

Le lendemain, à la plus grande surprise de la cour royale, les pommes d'or étaient au complet sur l'arbre. Le roi embrassa son fils sur le front et celui-ci demanda à son père la permission de continuer à garder le pommier.
Et ce fut ainsi. Nuit après nuit, Argus alla surveiller le pommier et à chaque fois il rencontra la Fée Ilona.
Cependant, vivait à la cour royale une vieille sorcière. Elle épia Argus et la Fée Ilona. Elle se cacha derrière les buissons et le matin suivant raconta au roi ce qu'elle avait vu.

«J'ai vu le Prince assis sous le pommier en or en compagnie d'une fille merveilleuse aux cheveux blonds. Elle est apparue sous la forme d'un corbeau et elle s'est transformée en une superbe jeune fille aux cheveux d'or.
- Tu mens! cria le roi, ce que tu dis n'est pas vrai.
- Bien sûr que c'est vrai, Majesté. Si vous le souhaitez, demain je vous le démontrerai.»

Le lendemain, la vieille sorcière attendit que le Prince et la  Fée Ilona s'endorment. Elle sortit alors de derrière les buissons et coupa une mèche d'or des cheveux de la Fée Ilona. Quand celle-ci se réveilla, elle constata qu'une mèche d'or lui manquait. Elle embrassa le Prince, enleva une de ses bagues et la passa au doigt du Prince.

«Je te l'offre, dit-elle. Je te reconnaîtrai à cette bague n'importe où dans le monde.»

Elle claqua dans ses mains, se transforma en corbeau et s'envola.
Le lendemain, la vieille sorcière alla voir le roi et lui montra la mèche d'or. Le roi fut très étonné et il appela tout de suite le Prince Argus.

«Mon cher fils! Tes frères se sont déjà tous mariés, il est temps que je te marie, toi aussi. J'ai trouvé une riche princesse pour toi, je crois que tu n'auras rien à redire.
- Mon cher père! Je vais me marier à condition que je puisse choisir moi-même ma future épouse. D'ailleurs, c'est déjà fait, c'est la Fée Ilona que j'épouserai.»

La réponse déplut fortement au roi, mais il n'arriva pas à convaincre le Prince qui prit son épée et s'en alla tenter de retrouver la Fée Ilona. Toute la cour royale fut plongée dans le deuil.

Le Prince traversa presque la terre entière, mais ne retrouva pas la Fée Ilona. Il interrogea le Soleil, la Lune, et même le Vent, mais nul ne pouvait le renseigner. Il traversa la montagne de verre et arriva à une grande plaine plongée dans l'obscurité. Il grimpa à un arbre, regarda autour de lui et aperçut une petite lumière dans le lointain. Il s'en approcha et se trouva devant un beau château. Il frappa à la porte qui s'ouvrit toute seule. Il croisa un géant qui avait un oeil sur le front.

«Bonsoir, Majesté! Auriez-vous des nouvelles de la Fée Ilona? Où pourrait-elle bien être?
- Tu as la chance de m'avoir salué comme il le fallait, autrement je t'aurais condamné à mort! Je suis le roi des animaux et je ne sais rien de la Fée Ilona.»

Il siffla et tous les animaux se retrouvèrent dans la cour. Le roi les questionna en détail sur la Fée Ilona, mais ils ne savaient rien. Finalement, un loup boiteux s'avança et dit :

«Moi, je sais quelque chose. Elle habite au-delà de la Mer noire, là où je me suis cassé la patte.
- Alors emmène le Prince là-bas, ordonna le roi.»

Le Prince se mit sur le dos du loup boiteux qui marcha ainsi durant cent ans. A la fin de la centième année, il déposa le Prince et lui dit:

«Moi, je ne peux pas aller plus loin, mais tu vas retrouver toi-même ton chemin. Tu dois aller toujours tout droit.»

Le Prince fit ainsi. Il arriva dans une vallée entourée de trois montagnes. Trois diables y étaient en train de se battre. Il s'approcha d'eux et leur demanda pourquoi ils se bagarraient.

«Notre père est décédé et nous a laissé ce manteau, ce fouet et ces chaussures qui ont un pouvoir magique : si tu enfiles ce manteau, si tu mets ces chaussures et si tu fais claquer ce fouet à plusieurs reprises en disant : Hip!-Hop! Que je sois où je veux être !  et voilà, c'est fait. Mais nous n'arrivons pas à nous mettre d'accord.
- Alors, je vais vous rendre justice tout de suite, dit le Prince. Faites la course et celui qui sera arrivé le premier au sommet de cette montagne-ci, aura les trois objets.»

Ainsi firent les trois diables. Le Prince suivit leurs indications. Vêtu du manteau et des chaussures, il fit claquer le fouet à plusieurs reprises et répéta la phrase „Hip!-Hop! Que je sois où je veux être!”...et ô miracle...il se retrouva devant un palais merveilleux. Il frappa à la porte et, à sa grande surprise, une sorcière ouvrit la porte et lui dit:

«Je sais ce qui t'amène ici. Si tu suis mon conseil, tu peux libérer la Fée Ilona. Elle ne peut circuler librement que jusqu'à minuit, tu ne peux la voir qu'à ce moment-là. Mais méfie-toi, tu dois résister à la magie et rester réveillé, autrement tu vas rentrer bredouille.
- Rien n'est plus facile que cela!», pensa le Prince.

Il s'allongea pour se reposer, car minuit était encore loin.

A minuit juste, la vieille sorcière souffla dans le sifflet magique dont le son endormit le Prince. Quand la Fée Ilona arriva, elle se réjouit d'abord à la vue du Prince et constata ensuite qu'il était tombé dans un sommeil profond.

«Réveille-toi, mon Prince charmant! Si tu m'embrasses trois fois, je serai libérée de la magie. Réveille-toi, mon Prince charmant!», dit la Fée Ilona.

Elle revint trois fois, trois nuits de suite. La quatrième nuit, elle arriva par la fenêtre et retrouva la sorcière endormie. Elle ronflait tellement fort que même les murs épais du château tressaillaient. Le Prince embrassa trois fois la Fée Ilona dont la mèche d'or repoussa. Le Prince fit claquer le fouet à plusieurs reprises et dit: „Hip!-Hop! Que je sois avec ma Fée Ilona dans le château de mon père!”

Ainsi fut fait. Le roi était content que son fils épouse une fille aussi merveilleuse. Ils donnèrent un grand repas de noces, et ils vivent encore aujourd'hui s'ils ne sont pas morts entre temps.


***
Suivez le lien suivant pour écouter ce conte, narré avec beaucoup d'entgouement par Eliane Marny: L'Oreillette à Lulu - Emission 221

 

samedi 12 janvier 2013

Le gardien d'oies Mathias



Conte imaginé par Emily (7 ans)
Il était une fois une femme très pauvre qui avait un fils. Il s'appelait le gardien d'oies Mathias car il ne faisait rien d'autre que garder les oies de sa mère.
Un jour celle-ci dit à son fils:
«Va Fiston à la foire de Döbrög1 et vends seize oies là-bas. Demande au moins deux kreutzers2 pour deux oies, autrement je t'assure que tu vas voir ce que tu vas voir!»

Mathias fit entrer seize oies à la foire à Döbrög. A peine fut-il arrivé que le seigneur du lieu apparut devant Mathias et lui demanda:
«Combien valent deux oies, fiston ?
- Deux kreutzers, répondit Mathias.
- Comment ? Deux kreutzers ? Un suffira.
- Certainement pas ! dit Mathias. Au dessous de deux kreutzers je ne les vends pas même si c'est le roi qui le demande.
- Et puis quoi encore ? Je te donne tout de suite deux kreutzers.»

Le seigneur fit signe à ses gens d'armes de faire rentrer les seize oies dans sa cour. Les gardes ligotèrent Mathias qui reçut une raclée ! Vingt-cinq coups de bâtons sur le dos !

«Maintenant tu peux rentrer chez toi, dit le seigneur.
- Et l'argent? demanda Mathias en pleurant.
- Ce n'était pas assez? Encore une série de vingt-cinq!», ordonna le seigneur.

Les gens d'armes obéirent.
Après avoir reçu la deuxième série de raclée, en quittant la cour du seigneur, Mathias se retourna et le menaça:
«Retenez bien, Seigneur que la gardien d'oies Mathias vous rendra trois fois les coups de bâtons!»

Le seigneur rit de bon cœur, et fit peu état des menaces de Mathias.
Le temps passa, une année après l'autre. Mathias devint un jeune homme et il changea complètement.
Un jour, il entendit dire que le seigneur construisait un château. La pensée lui vint de se déguiser en maître charpentier. Il alla dans la ville, se dirigea directement dans la cour du seigneur. Il commença à arpenter et examiner les poutres en secouant la tête. Le seigneur s'approcha de lui et dit:

«Que regardez-vous sur ces poutres?
- Je suis venu d'un pays étranger, je suis maître charpentier, j'ai parcouru beaucoup de pays, j'ai vu construire plus d'une centaine de poutres, les unes plus belles que les autres. Mais permettez-moi de vous dire que la qualité de ce bois ne convient pas. Ici il faudrait mieux que cela.
- Si ce n'est que cela, dit le seigneur, dans ma forêt j'ai des arbres plus beaux que ceux-ci, allons-y, choisissons-en!»

Il détacha tout de suite cent bûcherons munis de haches, il monta avec Mathias dans le carrosse et ils se dirigèrent vers la forêt.
Sur place Mathias choisit les arbres à découper. Les bûcherons se mirent au travail. La forêt en trembla de tous ses arbres.
«Seigneur, je vois vraiment de beaux arbres ici, dit-il, mais je n'ai pas encore vu celui dont on aurait le plus besoin.
- Allons plus au fond», dit le seigneur.

Ils pénétrèrent bien loin dans la forêt en s'éloignant des autres. Quand ils n'entendirent plus le bruit des haches, Mathias s'arrêta devant un arbre. Il le regarda, l'examina, se frappa le front et entoura l'arbre de ses bras.
«Alors, dit-il, je crois que celui-ci ira bien. Venez Seigneur, entourez-le de vos bras, vous aussi.»

Le seigneur obéit et Mathias n'en voulait pas plus. Il attacha les poignets du seigneur et lui administra une raclée de cinquante coups de bâtons. Quand il eût fini, il ricana et dit:
«Je ne suis pas maître charpentier. Je m'appelle le gardien d'oies Mathias. Vous rappelez-vous ma promesse? Retenez bien, je vais vous frapper encore deux fois.»

Ainsi parla-t-il. Puis il quitta le seigneur et rentra chez lui.
Le seigneur ne fut retrouvé par ses bûcherons que vers le coucher du soleil. Après cette raclée, il tomba malade à tel point que les médecins ne surent plus comment le soigner. Ils firent appeler des quatre coins du monde des confrères mais aucun ne fut capable de le guérir.

Mathias apprit cette nouvelle. Il se déguisa en médecin et monta dans le château. Il se présenta comme grand médecin d'un pays étranger capable de faire des miracles en échange d'une bonne rémunération. L'entourage du seigneur en fut heureux, et l'amena devant le malade.
«Dans un jour je vais vous guérir. Que tout le personnel dont vous disposez aille dans la forêt et ne revienne qu'avec les plantes aux vertus magiques que je demanderai. Que vos gens cueillent tout ce qu'ils trouvent!» ajouta-t-il.

Le seigneur ordonna cela et même les enfants sortirent dans le bois. Nul ne resta dans le château. Et Mathias ne se le fit pas dire deux fois. Il sortit sa baguette et fouetta bien le seigneur.

«Je ne suis pas médecin, Seigneur, je m'appelle le gardien d'oies Mathias. Vous rappelez-vous ma promesse? Je vous dois encore une rossée! Mais je vous assure que je ne demeurerai pas en reste.»
Le temps passa, une année suivit l'autre sans que Mathias se rende dans la ville. Quand son histoire avec le seigneur commença à tomber dans l'oubli, il se déguisa en marchand de chevaux et alla à la foire de Döbrög.
Il fit le tour des étals, écouta les gens marchander. Il s'arrêta de temps en temps devant les chevaux et discuta leur prix, lui aussi. A un moment, il entendit vaguement qu'un homme avait deux beaux chevaux mais qu'il n'arrivait pas à les vendre car ils étaient poussifs, tous les deux. Il s'approcha de l'homme et lui dit: «Écoutez, je les achète à condition que vous criiez après le seigneur quand il arrivera: «C'est moi qui suis le gardien d'oies Mathias.»
- Si ce n'est que votre seul souhait, je le ferai avec plaisir», dit l'homme.

L'affaire fut conclue : ils se serrèrent la main et Mathias acheta les chevaux. En plein milieu de la foire, le carrosse du seigneur arriva.
«Tenez, il arrive là-bas, dit Mathias. Criez après lui : «C'est moi qui suis le gardien d'oies Mathias» et courez loin tout de suite.
- Vite, vite! ordonna le seigneur au cocher et au haïdouk. Dételez les chevaux et ramenez-moi ce voyou!»

Quand le cocher et le haïdouk s'en allèrent, Mathias, d'un bond fut à côté du carrosse et administra une raclée de vingt-cinq coups de bâtons au seigneur.
Après le dernier coup, il cria ainsi après le seigneur:
«C'est moi qui suis Mathias L'Oie, pas lui! J'ai tenu parole, n'est-ce pas? Je vous ai battu trois fois pour les oies!»

Et, je vous le dis, si Mathias avait battu encore une fois le seigneur, mon conte aurait duré plus longtemps.


1 A prononcer "Deubreugue"
2 Ancienne monnaie autrichienne et hongroise