vendredi 17 mai 2013

Les deux boeufs miniatures

Source de l'image:www.mesekonyv.hu


Il était une fois un homme. Il était très pauvre, mais son voisin était plus pauvre que lui. L'un avait un fils, l'autre une fille. Les parents décidèrent de les marier. Un jour, la jeune femme dit à son mari:

«Il est vrai que vous n'êtes pas très papiste,1 mais essayez de jeûner un vendredi en espérant que le Bon Dieu vous fera un don.»

Le mari obéit à sa femme et le vendredi suivant, il ne mangea rien. Mais le Bon Dieu ne lui donna rien.

«Tant pis, ce n'est pas grave. Je vais aussi jeûner vendredi prochain», se dit-il.

Ainsi fit-il le troisième vendredi. Il se mit à jeûner si assidûment qu'il ne mangea rien les sept vendredis successifs. Pourtant, le Bon Dieu ne lui donna toujours rien au bout du septième vendredi non plus.

«Cela suffit! S'il avait voulu me donner quelque chose, il aurait déjà pu le faire», se dit-il.

Il réfléchit et un jour il dit à sa femme:

«Ecoute-moi ma femme! Prépare-moi quelques pogatchas2 parce que je veux rendre visite au Bon Dieu. Je veux savoir d'où vient le problème.»

Dès que les pogatchas furent cuits, le mari qui se mit en route. Vers midi, il arriva dans un champ où il rencontra un homme aux cheveux gris qui labourait un terrain en friche avec deux  boeufs. Ils étaient petits comme deux grains d'orge. Il salua le vieil homme qui lui demanda ce qui l'amenait là.

«Je souhaite rendre visite au Bon Dieu parce que j'ai jeûné sept vendredis et il ne m'a pas récompensé. Je voudrais savoir pourquoi il ne m'a rien donné.
-Ne te tourmente pas! Par contre, je te donne ces deux petits boeufs qui vont te rendre service, mais ne les vends jamais à personne pour tout l'or du monde.»

Le mari rentra à la maison avec les bêtes. Le lendemain, il alla avec elles dans la forêt. Il fabriqua sa charrette de bric et de broc: un voisin lui donna une roue, un autre un timon et le troisième un essieu. Quand il eut fini d'assembler la charrette, il n'osa la charger que de deux morceaux de bois parce qu'il ne faisait pas confiance à ses petits boeufs. Quand il donna le signal du départ, l'un des boeufs dit:

«Alors, mon maître, pourquoi n'avez-vous mis que deux morceaux de bois? Vous pouvez charger la charrette à fond parce que nous avons honte d'aller au village avec si peu de chargement.»

Le pauvre homme hocha la tête, et il se décida à charger davantage la charrette.
En sortant de la forêt, il rencontra le comte et le juge du village. Ils étaient très étonnés de voir la charrette chargée de la sorte et tirée par les deux petits boeufs. Le comte demanda au pauvre:

«Dis-moi, combien les vends-tu?
-Je ne les vends pas, Monsieur le Comte!» répondit le pauvre homme.

Le comte se mit en colère et dit au pauvre homme que si au cours d'une journée il ne défrichait pas le champ, il ne labourait pas et ne hersait pas la terre, il lui confisquerait les boeufs.
La pauvre homme s'abandonna à son chagrin. Il ne savait pas quoi faire.

«Ne soyez pas triste, mon Maître! Allez, procurez-vous les pièces nécessaires au montage d'une charrette, nous nous occuperons du reste!» dit l'un des boeufs.

Ainsi fit-il. Il réussit à rafistoler la charrette. Ils allèrent aux champs et l'un de ses boeufs lui dit:

«Maintenant, ne faites rien, mon Maître, allongez-vous, dormez si vous voulez, nous nous occuperons du reste!»

Le pauvre homme obéit: il se coucha par terre et s'endormit aussitôt. Quand il se réveilla, la terre était labourée. Il alla chez le juge et annonça qu'il venait de finir le travail. Le juge et le comte allèrent voir les lieux et ils ne trouvèrent à rien à reprocher.

«Alors, mon pauvre homme, dit le comte, sache que si tu ne rentres pas la récolte sur mon terrain en une journée, je te confisquerai les boeufs.»

Le pauvre homme s'abandonna de nouveau à son chagrin, mais l'un des boeufs le consola ainsi:

«Ne soyez pas triste, mon Maître! Allongez-vous dans le sillon, dormez si vous voulez, nous nous occuperons du reste!»

Ainsi firent-ils. Pendant la journée ils récoltèrent le fourrage. Ils entassèrent les meules de foin si haut que le pauvre homme avait mal au cou quand il les apercevait. Quand ils arrivèrent au château, la pauvre homme rentra chez le comte et lui dit:

«Monsieur le Comte, je suis arrivé avec la récolte, mais si vous ne faites pas tourner le château, nous ne pourrons pas rentrer dans la cour.»

Le comte attendait impatiemment que le pauvre homme termine sa phrase et il le jeta dehors en le frappant. Quand les boeufs virent cela, ils bougèrent à peine la charrette et le château fut tout de suite renversé. Le comte était très contrarié.

«Ecoute-moi, mon pauvre homme! Si tu ne nous fais pas entrer, moi et le juge en enfer, je te confisquerai les boeufs et toi, tu finiras mal. Je veux voir l'enfer, le monde qui est là-bas.» dit le comte.

Le pauvre homme s'abandonna de nouveau à son chagrin. Comment les transporter en enfer quand lui-même n'y était jamais allé? L'un de ses boeufs lui dit:

«Ne soyez jamais triste à cause de cela, mon Maître! Ils méritent, tous les deux, cet endroit. Il est fait pour eux!»

Sur ce, le pauvre homme s'arrêta avec la charrette devant le comte et le juge qui y prirent place. Et les deux petits boeufs se dirigèrent vers l'enfer. La nuit était tombée quand ils arrivèrent devant l'entrée de l'enfer. Les boeufs prirent l'élan pour franchir la porte qui s'ouvra immédiatement. Le comte entra le premier et le juge le suivit.

«Alors, mon Maître, maintenant enfermez-les!» proposa l'un des boeufs.

Ainsi fit-il. Ni le comte, ni le juge n'en sortirent plus jamais. Le pauvre homme vit heureux encore aujourd'hui avec sa femme et ses boeufs s'ils ne sont pas morts entre-temps.



1 Nom que les protestants donnaient aux catholiques romains
2 Provisions de voyage: sorte de fougasse de la taille d'une tartelette


vendredi 10 mai 2013

Les jambes emmêlées


Un jour, les femmes de Rátót1 allèrent s'asseoir au bord d'un fossé pour papoter. Elles bavardaient, elles bavardaient, le temps passa,  midi arriva et elles entendirent le clocher marquer les heures. Elles voulurent se relever mais pendant ce long bavardage,  leurs jambes s'étaient tellement enchevêtrées qu'elles n'arrivaient pas à déterminer quelles jambes appartenaient à quelle femme.
Source de l'image: www.demotivalo.net

Elles firent un grand vacarme! Elles s'arrachèrent mutuellement les cheveux, elles criaillèrent  ce qui les amena à un mélange encore plus confus de leurs jambes! Un jeune homme arriva par là. Il regarda et regarda encore les femmes et les interpella ainsi:

«Que faites-vous ici, Mesdames?
-Aide-nous! Nos jambes se sont tellement mélangées qu'il nous est impossible de les trier. Nos maris seront bientôt à la maison pour manger et nous n'avons encore rien préparé. Ils vont faire du grand grabuge si nous ne sommes pas à la maison!»

Les femmes étaient pieds nus.

Le jeune homme  extirpa une belle ortie bien grande qu'il avait trouvée au bord du fossé et il se mit à fouetter les jambes des femmes. Sous l'effet de la douleur, chacune d'entre elles rétracta  les siennes, comme cela elles purent vite rentrer faire la cuisine.



1 Village du comitat de Vas en Hongrie

vendredi 3 mai 2013

Qui sont les plus nombreux au monde?


Conte imaginé par Vivien Fehér (10 ans)

Un jour, le roi Mathias invita ses vassaux au palais royal. En bavardant ils se demandèrent qui étaient les plus nombreux au monde. Les idées divergeaient quand Miko, le fou du roi dit qu'il savait qui ils étaient.
 «Alors, quelle est ton idée? demandèrent les seigneurs au fou du roi. Si tu le dis, tu auras dix forints, mais si tu ne le sais pas, tu auras des coups de bâton. Alors, qui sont les plus nombreux au monde?

-Je n'en connais pas d'autres que les médecins, répondit le fou du roi.

-Ce n'est pas vrai! Retourne dans ta chambre, réfléchis et reviens avec la réponse!» lui dirent les seigneurs.

Le fou du roi obéit mais à peine entré dans sa chambre, il tomba à terre en gémissant atrocement. Le roi Mathias apprit tout de suite la nouvelle et  se demanda  avec stupéfaction:

«Le fou est-il en train de mourir?»

Le roi Mathias prit peur et, avec les seigneurs, il se précipita dans la chambre de Miko. Ils constatèrent qu'il gisait à terre. Ils en ressentirent une peine immense car le fou  les avait souvent fait rire. Chacun proposa son propre remède universel: l'un recommanda de lui mettre une compresse sur le front, l'autre de le saigner, le troisième de lui poser une sangsue. Chacun avait son idée propre. Miko les écoutait et il sursauta en entendant toutes les propositions. Il se mit devant le roi et lui dit:

 «Qui a gagné Majesté? S'il y a autant de médecins dans le palais royal, combien doit-il en avoir dans le monde entier?»

vendredi 26 avril 2013

Mon mari sait ce qu'il fait

Neuhauser-Lanzedelli : Foire en Transylvanie 1819

Il était une fois un pauvre homme. Un beau jour, il dit à sa femme:

«Ma chère femme, je vais à la foire pour vendre notre cheval.
-D'accord, fais comme tu veux!
-Au lieu de le vendre, je vais peut-être l'échanger. Je vais bien voir ce que je vais décider...
-Bon, d'accord, tu sais ce que tu fais. Tout ce que tu fais est toujours très bien.»

Ainsi fit-il. Il emmena le cheval comme il l'avait dit. En route pour la foire, il rencontra un homme qui allait, lui aussi à la foire. Mais celui-ci emmenait une vache. Le pauvre homme lui dit:

«Tu vas à la foire toi aussi?
-Oui c'est ça. Je veux vendre cette vache. Pour le  prix que j'en aurai, je veux acheter un cheval.
-Hé là, l'ami, nous pourrions faire un échange!
-Bon, d'accord, j'accepte.»

Aussitôt dit, aussitôt fait, ils firent l'échange. Le pauvre homme en était content et il se dit:

«Ma femme n'arrête pas me dire que ce serait bien d'avoir un peu de lait à la maison.»

Il réfléchit quelques instants et se dit qu'il ne rentrerait pas tout de suite chez lui avec la vache mais qu'il ferait un tour à la foire. Sur la route, il vit un mouton qu'un homme menait au bout d'une corde. Il dit à l'homme:

«Où vas-tu, toi?
-Je vais à la foire pour vendre ce mouton.
-Nous devrions faire un échange. Ma femme me dit toujours que si nous avions un mouton, nous aurions de la bonne laine. Faisons un échange!»

Le maître du mouton accepta de bon cœur car une vache valait plus qu'un mouton. Un peu plus loin, il vit un homme avec une belle oie. Le pauvre homme lui dit:

«Hé, toi, tu veux vendre ton oie à la foire?
-Oui.
-Faisons un échange! Ma femme me dit toujours que ce serait bien d'avoir une oie. Elle pourrait picorer au bord de la rivière, elle donnerait des plumes et nous aurions des petites oies.
-D'accord, j'accepte!»

Ainsi fut fait. Il continua son chemin vers la ville et avant d'y arriver, il vit un homme qui avait une poule noire et blanche.
«Hé, toi, tu ne voudrais pas faire un échange? Ma femme me dit souvent que les poules noires et blanches sont les meilleures pondeuses. Ma femme n'arrête pas de rouspéter quand il n'y a pas d’œufs à la maison.
-Je suis d'accord!»

Bien sûr qu'il était d'accord puisque l'oie valait plus que la poule!
Le pauvre homme continua son chemin. Quand il arriva aux abords de la ville, il se dit qu'après tant d'échanges, il s'arrêterait bien pour boire un verre. Quand il entra dans l'auberge, il ne s'aperçut pas qu'un sac de pommes était posé près de la porte et il le renversa. Le propriétaire du sac se dirigea vers lui et l'apostropha:
«Tu ne fais pas attention et tu ne regardes pas où tu marches! Tu as fait tomber mon sac!
-Qu'est-ce qu'il y a dans ton sac?
-Il y a des pommes, je vais à la foire pour les vendre.
-Combien les vends-tu? Nous devrions faire un échange. Ma femme me dit souvent qu'elle ferait bien une tourte aux pommes mais elle n'a pas de pommes.
-D'accord, j'accepte!»

Le propriétaire du sac avait  bien compris que la poule noire et blanche valait plus que le sac de pommes. Après avoir fait l'échange, le pauvre homme l'invita à boire un coup. Pendant qu'ils buvaient, il lui raconta tout le troc qu'il avait fait pendant la route: qu'il était parti avec un cheval qu'il avait troqué pour une vache qu'il avait troqué pour un mouton qu'il avait troqué pour une oie qu'il avait troqué pour une poule qu'il avait troqué pour les pommes.
Un peu plus loin, assis autour d'une autre table, trois commerçants buvaient un verre et entendirent ce que le pauvre homme venait de raconter.

«Alors quand tu vas rentrer chez toi, dirent-ils, ça va chauffer! Ta femme sera furieuse!
-Je ne crois pas parce que ma femme me dit toujours que ce que je fais, est toujours très bien.
-Nous voudrions bien voir ça!
-Si vous voulez, venez avec moi!»

Les trois commerçants parièrent entre eux un sac d'argent. Le pauvre homme, par contre, paria quant à lui, sa peau, car il n'avait pas d'argent. Les trois commerçants le raccompagnèrent chez lui. Deux témoins allaient également avec eux dont l'un était celui qui avait échangé le sac de pommes.
Quand ils arrivèrent à la maison, le pauvre homme entra avec le sac de pommes et dit à sa femme:

«Alors, ma femme, j'ai troqué le cheval pour une belle vache.
-Très bien, comme ça nous aurons du beurre à la maison.
-Attends, attends. Ensuite, j'ai troqué la vache pour un mouton.
-C'est encore mieux! Nous aurons toujours de la laine à la maison.
-Attends, attends ! Ensuite j'ai troqué le mouton pour une oie.
-C'est bien! Nous aurons au moins des plumes.
-Attends, attends. Je n'ai pas fini. Ensuite j'ai troqué l'oie pour une poule noire et blanche. Ensuite j'ai troqué celle-ci pour des pommes.
-Tu as bien fait! Justement aujourd'hui j'ai dû aller à la paroisse demander quatre pommes pour  faire ma tourte. Mais le prêtre n'en avait pas. Maintenant c'est nous qui en aurons plus que lui. C'est bien mon cher mari, ce que tu fais, est toujours très bien.»

Elle prit son mari dans ses bras et l'embrassa. Les trois commerçants se regardèrent et laissèrent sur la table, sans dire un traître mot, le sac d'argent. Un  pari c'est un pari!
Ainsi l'échange du cheval avait été profitable. De toute façon, il ne valait pas un sac d'argent, même pas un demi sac. Le couple eut ainsi de l'argent et du bonheur à la maison. Ils vivent encore aujourd'hui s'ils ne sont pas morts entre-temps.

Conte transylvain



vendredi 19 avril 2013

L'hospitalité au roi Mathias





Conte imaginé par Endre Stankowsky 
Une fois, le roi Mathias allait à la chasse dans une grande forêt. A midi, pendant que le cuisinier préparait le déjeuner, il partit traquer un gibier. Il s'éloigna de ses gardes et se perdit dans la forêt. Il chercha en vain les autres. Il était épuisé quand du fin fond de la forêt, une petite lumière attira  son attention. Elle venait d'une toute petite maison isolée mais très accueillante.

«Alors, pensa-t-il, je vais demander l'hébergement ici pour une nuit!»

Une vieille femme ouvrit la porte.

«Plaise à Dieu, la vieille, dit le roi. Je me suis perdu et je n'arrive pas à retrouver mes compagnons!»

«Plaise à Dieu, mon fils!» dit aimablement la vieille femme.
«Si tu ne les retrouves pas en plein jour, tu retrouveras encore moins ton chemin la nuit. Voici un banc, tu peux y dormir. Mais je n'ai rien à te servir à dîner», dit elle.

La vieille femme sentait bien que son hôte avait l'estomac dans les talons. Elle pluma et découpa sa dernière poule pour en faire une délicieuse soupe. Le roi Mathias était très ému quand la vieille femme présenta devant lui la soupe chaude et savoureuse. Il compta les yeux de gras qui flottaient sur la soupe et il dit à la vieille femme:

«Sache, la vieille que je suis le roi Mathias. Je voudrais te récompenser pour ton sacrifice. Tu as tué ta seule et unique poule pour me faire plaisir. Je te donne autant de pièces d'or qu'il y d'yeux de gras sur ta soupe.
-Oh, mon fils,  ne m'en veuille pas mais je ne t'ai pas reconnu et je ne t'ai pas reçu comme il convient à ton rang.»

Le roi Mathias sortit sa bourse et compta précisément  la somme promise. A ce moment, les gardes du roi entrèrent dans la petite maison.

«Majesté! Nous vous avons cherché partout toute la nuit! Nous nous sommes inquiétés pour vous!»

Tous aperçurent le tas de pièces d'or sur la table. Le roi Mathias leur raconta la raison pour laquelle il donnait une récompense si importante à la vieille femme.

«Alors, pensa le cuisinier, je vais lui faire, moi aussi une soupe avec tant d'yeux que toutes les pièces d'or empilées dans la salle du trésor n'y suffiront pas.»

Dès qu'ils rentèrent au palais royal, le cuisinier se mit à faire une soupe de poule. Quand il la servit au roi, celui-ci en sut tout de suite l'origine et  il entra dans une terrible colère.

«Hé! Cuisinier! Tu as raté ta soupe! Elle est immangeable! Ce n'est que du gras! Va-t-en!»

Le cuisinier dut quitter son poste en faisant triste mine. Il voulait beaucoup d'or mais il n'en eut rien.


vendredi 12 avril 2013

Le puits miraculeux


 tudatosebredes.blogspot.com
Il était une fois, quand le ciel et la terre venaient juste de se séparer, alors qu'ils se touchaient presque encore, un puits miraculeux. Si un homme âgé buvait de son eau, il devenait d'un seul coup jeune et solide. Si un malade ne buvait qu'une seule gorgée de son eau, même s'il était à moitié mort, il se rétablissait aussitôt. Peu de gens étaient au courant de l'existence de ce puits. Par contre, ceux qui en entendaient parler, n'y croyaient pas. Pourtant le puits existait bel et bien.

Un jour, le roi tomba très malade. Il avait très peur de la mort et regrettait de quitter ce beau monde. Il proclama qu'il donnerait la moitié de son royaume et sa seule et unique fille à celui qui pourrait le guérir. Il y eut une grande bousculade dans le palais royal. Toutes sortes de savants, de docteurs arrivèrent mais aucun d'entre eux n'était capable d'aider le roi.

Il y avait dans le pays une vieille femme qui faisait la lessive afin de subvenir à ses besoins et à ceux de son fils. Ils apprirent la nouvelle de la maladie du roi. La pauvre femme se creusa la tête jour et nuit pour trouver le moyen de guérir le roi. Un soir, épuisée par son travail, elle se coucha et s'endormit aussitôt. Dans son rêve, un vieil homme s'arrêta devant elle et lui adressa la parole:

«Écoute-moi, la vieille! Je vois que tu donnerais le sang de ton cœur pour ton fils. Moi, je vais te dire ce qui pourrait guérir le roi. Mais n'en parle à personne! Le Vendredi saint dis à ton fils qu'il aille chercher une cruche d'eau à un certain puits et qu'il l'apporte au palais royal. Si le roi en boit, il ira tout de suite mieux.»

La pauvre femme se réjouit des paroles du vieil homme. Elle se les répéta chaque jour pour ne pas oublier ce que le vieux lui avait dit. Elle aurait voulu en parler à son fils mais elle attendait le Vendredi saint. Quand ce jour arriva enfin, elle pourvut son fils de nourriture et de boisson, lui raconta son rêve, lui donna une cruche et l'envoya au puits.

Le jeune homme marchait, marchait. Il était très inquiet mais les difficultés ne l'effrayaient pas. Le matin de Pâques il aperçut le puits. Il en fut très content. Il s'assit pour manger le reste de son pain dont il ne restait que très peu. Il avait très faim. A ce moment, un vieil homme s'approcha de lui et dit:

«Donne-moi ton pain car je n'ai rien mangé depuis trois jours.»

«Qu'est-ce que je fais? se dit-il, si je lui donne, je n'aurai plus rien à manger et j'ai très faim, moi aussi.»

Mais le vieil homme avait un regard si triste que le jeune homme  ne put pas s'empêcher de lui donner son pain. Le vieil homme lui dit alors:

«Là-bas, il y a un puits! Vas-y et apporte-moi un peu d'eau.»

«Alors ça, je ne  le ferai quand même pas, pensa le jeune homme. S'il boit l'eau que je vais puiser, qu'est-ce qui va guérir le roi?»

Le vieil homme savait ce que le jeune homme pensait mais il demandait tout cela pour voir jusqu'où allait la bonté de cœur du garçon. Il le supplia jusqu'à ce que le jeune homme finit par aller chercher de l'eau au puits. Quand le jeune homme revint avec la cruche d'eau, il la donna au vieil homme dont les mains tremblotaient tellement que la cruche tomba par terre. Mais ce qu'il but, était suffisant pour qu'il soit rajeuni. Il sortit de sa poche une petite bouteille, y versa le reste de l'eau, puis il la  donna au jeune homme et lui dit:

«Écoute-moi, jeune homme! Comme tu m'as fait du bien, je t'offre cette petite bouteille. Elle contient  assez d'eau pour guérir le roi. Par contre, ne reprends pas le même chemin qui t'a mené ici car tu risques d'avoir beaucoup d'ennuis. Cependant si tu as des problèmes, souffle dans ce petit sifflet, et si je le peux, je volerai à ton secours!»

Le jeune homme repartit mais il se perdit. Il arriva dans une forêt où habitaient des brigands. Ils étaient en train de se battre pour le partage de leur butin. Deux d'entre eux étaient même morts et les autres les laissaient par terre. Le jeune homme pensait que s'il les faisait revivre, ils lui montreraient le chemin du retour. Il sortit la petite bouteille de sa poche et versa quelques gouttes d'eau sur les lèvres des deux brigands qui, au lieu de le remercier de son bienfait, se jetèrent sur lui. Celui-ci sortit rapidement son sifflet et siffla. Tout à coup, deux gendarmes surgirent, ligotèrent les deux brigands et indiquèrent le chemin de retour au jeune homme.

Il marcha, chemina jusqu'à ce qu'il arrive dans une grande ville. Il croyait que le roi y habitait. Il entra dans une auberge pour manger car il avait très faim. Quand il fut rassasié, il raconta ce qu'il avait fait et où il voulait aller. Le patron de l'auberge avait un fils qui était très méchant. Celui-ci soûla le jeune homme, sortit la bouteille de sa poche, se mit en selle et partit au galop au palais royal où le roi était à l'agonie. Quand son entourage lui annonça l'arrivée de  l'eau miraculeuse, le roi attrapa le hoquet. Cela réveilla le jeune homme endormi dans l'auberge. Il tâta sa poche mais il ne retrouva pas la petite bouteille. Il souffla dans son sifflet, l'homme vola à son secours et lui déclara:

«Alors, jeune homme! Tu n'as pas pu tenir ta langue! Mais comme tu m'as fait du bien, je viens à ton aide. Ferme tes yeux et n'aie peur de rien.»

A peine eut-il les yeux fermés qu' il se retrouva dans le palais royal où il aperçut le fils du patron de l'auberge. Il lui flanqua une bonne gifle,  lui arracha la petite bouteille des mains et alla voir le roi. Il lui fit boire une gorgée de l'eau miraculeuse. Le roi se rétablit et rajeunit immédiatement. Tout le monde était débordant de joie, quasi toute la ville se mit à danser.

Mais le jeune homme, en premier lieu, voulait retrouver sa mère. Il lui fit boire, à elle aussi, quelques gouttes d'eau et elle se transforma en une belle jeune femme. A ce moment-là, le roi, accompagné de sa fille, arriva devant leur maison dans un carrosse doré. Il s'entendit si bien avec la pauvre femme qu'il la demanda en mariage. Le jeune homme demanda la main de la fille du roi et ils donnèrent un si grand repas de noces que même les orphelins mangèrent de la viande rôtie. J'y étais, moi aussi, et j'ai mangé tant de rôti de faisan que je me suis rendu malade. Mais le jeune homme me donna quelques gouttes d'eau miraculeuse et je me remis en peu de temps. Les jeunes mariés partirent en voyage dans une coquille de noix. Qu'ils soient demain vos invités!

Même aujourd'hui le puits existe toujours, mais peu de gens vont le voir parce qu' il se trouve très loin, et aussi parce qu' il y a peu de gens qui suivent l'avis de leur mère.


vendredi 5 avril 2013

La monnaie de Saint Ladislas

La lutte de Saint Ladislas contre les Coumans

Les Coumans1 étaient en train d'attaquer en force la ville de Cluj2 quand les soldats hongrois arrivèrent et réussirent à les mettre en déroute. Les Coumans à tête chauve se sauvèrent en une fuite éperdue.

«Sauve qui peut!» crièrent-ils tous.

Mais les vaillants guerriers hongrois n'en restèrent pas là. Ils pourchassèrent les Coumans et les massacrèrent. Le chef des Coumans recourut alors à un stratagème. Il ouvrit son bissac et jeta des pièces d'or par poignées devant les soldats hongrois qui les poursuivaient. Les autres Coumans suivirent l'exemple de leur chef et couvrirent les soldats hongrois d'une véritable pluie d'or. Ceux-ci n'hésitèrent pas à descendre de cheval pour ramasser les pièces d'or. Aucun d'eux ne se souciait plus de poursuivre les Coumans. Le Roi Ladislas encouragea sans succès ses soldats à la reprise du combat. Mais le tintement des pièces d'or était plus beau à leurs oreilles, si bien qu'ils n'entendaient plus les ordres du roi. Saint Ladislas s'adressa alors au Seigneur:

«Seigneur, aide-moi puisque je me bats pour toi!»

Alors, un miracle se produisit. Dieu transforma toutes les pièces d'or des Coumans en pierre.

Dans la région de Cluj, les gens ont pendant longtemps montré ces pierres qui étaient si particulières et qu'ils appelaient la monnaie de Saint Ladislas.

1 Peuple turcophone semi-nomade
2 Ville du nord-ouest de la Roumanie