vendredi 31 mai 2013

Le juge de Cluj






Photo:Yanco B.

Ce n'est pas pour rien que le peuple aimait le roi Mathias: les Hongrois auraient eu du mal à trouver quelqu'un comme lui. Dès que Mathias apprit qu'ici ou là les seigneurs ou les percepteurs oppressaient fortement les paysans, il ne put rester tranquille dans son château de Buda. Il se déguisa et alla voir ce qui se passait réellement dans son royaume.

Un jour, on lui annonça, entre autres choses, que le juge de Cluj accablait ses pauvres habitants. Il n'en fallait pas plus au roi Mathias. Il voulait voir le juge avec ses propres yeux! Malheur au juge si les nombreuses plaintes portées contre lui étaient vraies! D'ailleurs, le roi avait envie depuis longtemps d'aller à Cluj. Mais bien sûr qu'il avait envie d'y aller puisqu'il était né dans cette ville!

Bref, en un mot comme en mille, le roi Mathias se déguisa en paysan et alla à Cluj. Il s'assit devant la boutique de boucher qui était en face de la maison du juge. Il le fit juste au  bon moment! Un grand nombre de gens étaient en train de rentrer des bûches dans la cour du juge et beaucoup d'autres les fendaient pour en faire des morceaux. A côté d'eux, des haïdouks les bousculaient:

«Apportez les bûches, fendez-les, espèces de fainéants!»

Tout à coup, un haïdouk aperçut le roi Mathias.

«Dis donc, et toi, l'apostropha le haïdouk, pourquoi ne fais-tu rien de tes dix doigts? Lève-toi! Toi, le rustre au long nez, ne traîne donc pas!»

Et pour insister, avec son bâton, il donna un coup sur le dos de cet affreux paysan au long nez. Mathias se leva, se frotta le dos, mais il ne bougea pas.

«Vas-y!!
- D'accord, d'accord, mais combien me payez-vous?
- Voilà ce que je te paie, cria le haïdouk, et  il asséna un coup encore plus fort que tout à l'heure sur le dos de Mathias. Allez, vas-y, marche devant moi!»

Mathias n'avait pas d'autre choix que de marcher devant le haïdouk.

«Rentre dans la cour du juge! Fends les bûches, toi aussi, espèce de plouc au long nez!» dit le haïdouk.

Le juge était accoudé à la galerie de sa maison. Mathias l'interpella:

«C'est vous qui êtes le juge?
- Bien sûr que c'est moi. Mais qu'est-ce que ça peut te faire?
- Cela ne me regarde pas, c'est vrai, mais je voudrais savoir combien vous me payez pour fendre le  bois?
- Voyons, espèce de gros rustre, l'injuria le juge, je vais te payer tout de suite, tu vas voir! Donne-lui des coups de bâton!» ordonna-t-il au haïdouk.

Le juge n'avait pas besoin d'insister, le haïdouk donna, pour la troisième fois, une bonne correction à Mathias.

Mathias ne dit plus rien, il fendit les bûches et les plaça dans un coin de la cour du juge. Mais alors quand personne ne le voyait, il marqua son nom avec de la craie rouge sur trois morceaux de bois. Le soir, il s'en alla sans rien dire. Le lendemain, sans se faire annoncer,  il revint à Cluj. Il ne s'était plus déguisé, mais il était en tenue royale. Il ne s'installa pas devant la boutique de boucher, mais il monta directement dans son palais. Il convoqua le juge et tous les conseillers. Il adressa ses premiers mots au juge:

«Quelles sont les nouvelles dans la ville, Monsieur le Juge?
-Rien de particulier, Majesté! Nous vivons en paix grâce à Vous. Pour vous témoigner notre reconnaissance, nous demandons le matin et le soir que vous soyez béni.
- Ah oui, d'accord! Et les paysans? Ne sont-ils pas accablés par leurs supérieurs?
- Personne n'accable les paysans, Majesté. Cela se passe très bien pour eux.
- D'accord, Monsieur le Juge. Je voudrais quand même faire un tour dans la ville pour tout dans les moindres détails. Messieurs, vous êtes priés de me suivre!»

Le roi Mathias partit accompagné du juge et des conseillers. Ils marchèrent d'une rue à l'autre, quand tout à coup, Mathias s'arrêta devant la cour du juge.

«Tiens, vous avez un grand tas de bois, Monsieur le Juge!
- Dieu est venu à mon aide, répondit le juge humblement.
- A part Dieu, personne ne vous a apporté de l'aide? Mais alors, qui a apporté jusqu'ici ce tas de bois?
- Les braves gens de la ville.
- Et combien les avez-vous payés?
- Ils l'ont fait gratuitement, par gentillesse, dit le juge.
- Mais, il me semble que j'ai entendu un autre son de cloche... Hé! Mes hommes, démontez ce tas de bois là-bas!
» dit le roi à ses serviteurs!

Ils s'activèrent et démontèrent rapidement le tas de bois. Mathias attendait que les trois morceaux de bois qu'il avait marqués soient retrouvés. Quand ils apparurent, il dit au juge:

«Regardez-les, Monsieur le Juge! Est-ce que vous savez lire?
- Je sais, Majesté! balbutia le juge. Il commença à être mal à l'aise.
- Lisez ce qui est marqué sur ces trois bûches!
- Mathias... Mathias... Mathias..., bredouilla le juge.
- Bien, si c'est écrit Mathias, c'est donc moi qui l'ai marqué. C'est moi qui étais le paysan au long nez que vous avez fait frapper trois fois parce qu'il ne voulait pas apporter les bûches sans être payé.
- Ah, Majesté! Ayez pitié de moi!»

Sur ce, le juge et le haïdouk se jetèrent aux pieds du roi Mathias. Mathias dit au haïdouk:

«Lève-toi! Tu n'es qu'un serviteur, tu as fait ce que le juge t'avait demandé. Par contre, Monsieur le Juge, je vais t'infliger une punition exemplaire. Tu mériterais que je t'envoie à la potence, mais tu auras des coups de bâton, toi, l'oppresseur des pauvres!»

Les gens qui entendaient les paroles du roi, crièrent avec enthousiasme:

«Vive le roi Mathias! Vive la justice!»

... Mais avec la mort de Mathias, la justice fut également morte... les gens disent même aujourd'hui: «Mathias est mort, la justice est perdue...

samedi 25 mai 2013

Ladislas sauve la fille kidnappée

Maksa : Saint Ladislas peinture murale


Le Prince Ladislas, second fils du roi Béla,  vivait en paix avec le roi Salomon de Hongrie quand un jour, les Coumans1 franchirent la  frontière Est, entrèrent dans le pays et se livrèrent au pillage. Ils pillèrent toute la région de Nyirség2 jusqu'à la ville de Bihar. Ils emmenèrent  un grand nombre d'hommes, de femmes et d'animaux. Ils traversèrent le ruisseau Lapos, puis la rivière Szamos sans se heurter à la moindre résistance, ce qui leur permit de passer tranquillement avec le butin.

Mais le roi Salomon, les Princes Géza et Ladislas  n'en restèrent pas là: ils rassemblèrent leurs troupes et se mirent à la poursuite des Coumans. Ils traversèrent rapidement la Porte calcaire3 avant que les Coumans atteignent les montagnes. Pendant près d'une semaine, les soldats hongrois attendirent leurs ennemis dans la ville de Doboka.

Un jour, un espion avertit les Hongrois de l'arrivée des Coumans. Présomptueux, ceux-ci ne déployèrent que leurs réserves pour la bataille, mais quand ils virent les Hongrois, ils prirent peur et se réfugièrent au sommet d'une colline. Les Hongrois lancèrent alors l'offensive à l'issue de laquelle le Prince Ladislas coupa la tête des quatre meilleurs Coumans.
Le Prince Ladislas aperçut alors un païen qui s'enfuyait, enlevant une jeune Hongroise sur son cheval. Ne se préoccupant plus de sa blessure, le Prince éperonna son destrier et galopa à la poursuite du Couman à tête rasée. 
 Il pourchassa le Couman à la vitesse du vent, mais une portée de lance persistait à les séparer. Son cheval ne pouvait suivre l'allure du Couman. Comprenant qu'il n'arriverait pas à les rattraper, il cria à la jeune fille hongroise de faire tomber le Couman en le tirant par la ceinture. La jeune fille obéit. Quand ils furent à terre, le Prince Ladislas se jeta sur ennemi. La jeune fille pourtant l'implora de ne pas tuer le Couman mais le Prince n'en tint pas compte.

Vainqueurs, le Prince et son armée libérèrent alors tous les chrétiens que les Coumans avaient kidnappés.



1 Peuple turcophone semi-nomade
2 Région de l'est de la Hongrie
3 La Porte calcaire équivaut Meszesi-kapu en hongrois

vendredi 17 mai 2013

Les deux boeufs miniatures

Source de l'image:www.mesekonyv.hu


Il était une fois un homme. Il était très pauvre, mais son voisin était plus pauvre que lui. L'un avait un fils, l'autre une fille. Les parents décidèrent de les marier. Un jour, la jeune femme dit à son mari:

«Il est vrai que vous n'êtes pas très papiste,1 mais essayez de jeûner un vendredi en espérant que le Bon Dieu vous fera un don.»

Le mari obéit à sa femme et le vendredi suivant, il ne mangea rien. Mais le Bon Dieu ne lui donna rien.

«Tant pis, ce n'est pas grave. Je vais aussi jeûner vendredi prochain», se dit-il.

Ainsi fit-il le troisième vendredi. Il se mit à jeûner si assidûment qu'il ne mangea rien les sept vendredis successifs. Pourtant, le Bon Dieu ne lui donna toujours rien au bout du septième vendredi non plus.

«Cela suffit! S'il avait voulu me donner quelque chose, il aurait déjà pu le faire», se dit-il.

Il réfléchit et un jour il dit à sa femme:

«Ecoute-moi ma femme! Prépare-moi quelques pogatchas2 parce que je veux rendre visite au Bon Dieu. Je veux savoir d'où vient le problème.»

Dès que les pogatchas furent cuits, le mari qui se mit en route. Vers midi, il arriva dans un champ où il rencontra un homme aux cheveux gris qui labourait un terrain en friche avec deux  boeufs. Ils étaient petits comme deux grains d'orge. Il salua le vieil homme qui lui demanda ce qui l'amenait là.

«Je souhaite rendre visite au Bon Dieu parce que j'ai jeûné sept vendredis et il ne m'a pas récompensé. Je voudrais savoir pourquoi il ne m'a rien donné.
-Ne te tourmente pas! Par contre, je te donne ces deux petits boeufs qui vont te rendre service, mais ne les vends jamais à personne pour tout l'or du monde.»

Le mari rentra à la maison avec les bêtes. Le lendemain, il alla avec elles dans la forêt. Il fabriqua sa charrette de bric et de broc: un voisin lui donna une roue, un autre un timon et le troisième un essieu. Quand il eut fini d'assembler la charrette, il n'osa la charger que de deux morceaux de bois parce qu'il ne faisait pas confiance à ses petits boeufs. Quand il donna le signal du départ, l'un des boeufs dit:

«Alors, mon maître, pourquoi n'avez-vous mis que deux morceaux de bois? Vous pouvez charger la charrette à fond parce que nous avons honte d'aller au village avec si peu de chargement.»

Le pauvre homme hocha la tête, et il se décida à charger davantage la charrette.
En sortant de la forêt, il rencontra le comte et le juge du village. Ils étaient très étonnés de voir la charrette chargée de la sorte et tirée par les deux petits boeufs. Le comte demanda au pauvre:

«Dis-moi, combien les vends-tu?
-Je ne les vends pas, Monsieur le Comte!» répondit le pauvre homme.

Le comte se mit en colère et dit au pauvre homme que si au cours d'une journée il ne défrichait pas le champ, il ne labourait pas et ne hersait pas la terre, il lui confisquerait les boeufs.
La pauvre homme s'abandonna à son chagrin. Il ne savait pas quoi faire.

«Ne soyez pas triste, mon Maître! Allez, procurez-vous les pièces nécessaires au montage d'une charrette, nous nous occuperons du reste!» dit l'un des boeufs.

Ainsi fit-il. Il réussit à rafistoler la charrette. Ils allèrent aux champs et l'un de ses boeufs lui dit:

«Maintenant, ne faites rien, mon Maître, allongez-vous, dormez si vous voulez, nous nous occuperons du reste!»

Le pauvre homme obéit: il se coucha par terre et s'endormit aussitôt. Quand il se réveilla, la terre était labourée. Il alla chez le juge et annonça qu'il venait de finir le travail. Le juge et le comte allèrent voir les lieux et ils ne trouvèrent à rien à reprocher.

«Alors, mon pauvre homme, dit le comte, sache que si tu ne rentres pas la récolte sur mon terrain en une journée, je te confisquerai les boeufs.»

Le pauvre homme s'abandonna de nouveau à son chagrin, mais l'un des boeufs le consola ainsi:

«Ne soyez pas triste, mon Maître! Allongez-vous dans le sillon, dormez si vous voulez, nous nous occuperons du reste!»

Ainsi firent-ils. Pendant la journée ils récoltèrent le fourrage. Ils entassèrent les meules de foin si haut que le pauvre homme avait mal au cou quand il les apercevait. Quand ils arrivèrent au château, la pauvre homme rentra chez le comte et lui dit:

«Monsieur le Comte, je suis arrivé avec la récolte, mais si vous ne faites pas tourner le château, nous ne pourrons pas rentrer dans la cour.»

Le comte attendait impatiemment que le pauvre homme termine sa phrase et il le jeta dehors en le frappant. Quand les boeufs virent cela, ils bougèrent à peine la charrette et le château fut tout de suite renversé. Le comte était très contrarié.

«Ecoute-moi, mon pauvre homme! Si tu ne nous fais pas entrer, moi et le juge en enfer, je te confisquerai les boeufs et toi, tu finiras mal. Je veux voir l'enfer, le monde qui est là-bas.» dit le comte.

Le pauvre homme s'abandonna de nouveau à son chagrin. Comment les transporter en enfer quand lui-même n'y était jamais allé? L'un de ses boeufs lui dit:

«Ne soyez jamais triste à cause de cela, mon Maître! Ils méritent, tous les deux, cet endroit. Il est fait pour eux!»

Sur ce, le pauvre homme s'arrêta avec la charrette devant le comte et le juge qui y prirent place. Et les deux petits boeufs se dirigèrent vers l'enfer. La nuit était tombée quand ils arrivèrent devant l'entrée de l'enfer. Les boeufs prirent l'élan pour franchir la porte qui s'ouvra immédiatement. Le comte entra le premier et le juge le suivit.

«Alors, mon Maître, maintenant enfermez-les!» proposa l'un des boeufs.

Ainsi fit-il. Ni le comte, ni le juge n'en sortirent plus jamais. Le pauvre homme vit heureux encore aujourd'hui avec sa femme et ses boeufs s'ils ne sont pas morts entre-temps.



1 Nom que les protestants donnaient aux catholiques romains
2 Provisions de voyage: sorte de fougasse de la taille d'une tartelette


vendredi 10 mai 2013

Les jambes emmêlées


Un jour, les femmes de Rátót1 allèrent s'asseoir au bord d'un fossé pour papoter. Elles bavardaient, elles bavardaient, le temps passa,  midi arriva et elles entendirent le clocher marquer les heures. Elles voulurent se relever mais pendant ce long bavardage,  leurs jambes s'étaient tellement enchevêtrées qu'elles n'arrivaient pas à déterminer quelles jambes appartenaient à quelle femme.
Source de l'image: www.demotivalo.net

Elles firent un grand vacarme! Elles s'arrachèrent mutuellement les cheveux, elles criaillèrent  ce qui les amena à un mélange encore plus confus de leurs jambes! Un jeune homme arriva par là. Il regarda et regarda encore les femmes et les interpella ainsi:

«Que faites-vous ici, Mesdames?
-Aide-nous! Nos jambes se sont tellement mélangées qu'il nous est impossible de les trier. Nos maris seront bientôt à la maison pour manger et nous n'avons encore rien préparé. Ils vont faire du grand grabuge si nous ne sommes pas à la maison!»

Les femmes étaient pieds nus.

Le jeune homme  extirpa une belle ortie bien grande qu'il avait trouvée au bord du fossé et il se mit à fouetter les jambes des femmes. Sous l'effet de la douleur, chacune d'entre elles rétracta  les siennes, comme cela elles purent vite rentrer faire la cuisine.



1 Village du comitat de Vas en Hongrie

vendredi 3 mai 2013

Qui sont les plus nombreux au monde?


Conte imaginé par Vivien Fehér (10 ans)

Un jour, le roi Mathias invita ses vassaux au palais royal. En bavardant ils se demandèrent qui étaient les plus nombreux au monde. Les idées divergeaient quand Miko, le fou du roi dit qu'il savait qui ils étaient.
 «Alors, quelle est ton idée? demandèrent les seigneurs au fou du roi. Si tu le dis, tu auras dix forints, mais si tu ne le sais pas, tu auras des coups de bâton. Alors, qui sont les plus nombreux au monde?

-Je n'en connais pas d'autres que les médecins, répondit le fou du roi.

-Ce n'est pas vrai! Retourne dans ta chambre, réfléchis et reviens avec la réponse!» lui dirent les seigneurs.

Le fou du roi obéit mais à peine entré dans sa chambre, il tomba à terre en gémissant atrocement. Le roi Mathias apprit tout de suite la nouvelle et  se demanda  avec stupéfaction:

«Le fou est-il en train de mourir?»

Le roi Mathias prit peur et, avec les seigneurs, il se précipita dans la chambre de Miko. Ils constatèrent qu'il gisait à terre. Ils en ressentirent une peine immense car le fou  les avait souvent fait rire. Chacun proposa son propre remède universel: l'un recommanda de lui mettre une compresse sur le front, l'autre de le saigner, le troisième de lui poser une sangsue. Chacun avait son idée propre. Miko les écoutait et il sursauta en entendant toutes les propositions. Il se mit devant le roi et lui dit:

 «Qui a gagné Majesté? S'il y a autant de médecins dans le palais royal, combien doit-il en avoir dans le monde entier?»

vendredi 26 avril 2013

Mon mari sait ce qu'il fait

Neuhauser-Lanzedelli : Foire en Transylvanie 1819

Il était une fois un pauvre homme. Un beau jour, il dit à sa femme:

«Ma chère femme, je vais à la foire pour vendre notre cheval.
-D'accord, fais comme tu veux!
-Au lieu de le vendre, je vais peut-être l'échanger. Je vais bien voir ce que je vais décider...
-Bon, d'accord, tu sais ce que tu fais. Tout ce que tu fais est toujours très bien.»

Ainsi fit-il. Il emmena le cheval comme il l'avait dit. En route pour la foire, il rencontra un homme qui allait, lui aussi à la foire. Mais celui-ci emmenait une vache. Le pauvre homme lui dit:

«Tu vas à la foire toi aussi?
-Oui c'est ça. Je veux vendre cette vache. Pour le  prix que j'en aurai, je veux acheter un cheval.
-Hé là, l'ami, nous pourrions faire un échange!
-Bon, d'accord, j'accepte.»

Aussitôt dit, aussitôt fait, ils firent l'échange. Le pauvre homme en était content et il se dit:

«Ma femme n'arrête pas me dire que ce serait bien d'avoir un peu de lait à la maison.»

Il réfléchit quelques instants et se dit qu'il ne rentrerait pas tout de suite chez lui avec la vache mais qu'il ferait un tour à la foire. Sur la route, il vit un mouton qu'un homme menait au bout d'une corde. Il dit à l'homme:

«Où vas-tu, toi?
-Je vais à la foire pour vendre ce mouton.
-Nous devrions faire un échange. Ma femme me dit toujours que si nous avions un mouton, nous aurions de la bonne laine. Faisons un échange!»

Le maître du mouton accepta de bon cœur car une vache valait plus qu'un mouton. Un peu plus loin, il vit un homme avec une belle oie. Le pauvre homme lui dit:

«Hé, toi, tu veux vendre ton oie à la foire?
-Oui.
-Faisons un échange! Ma femme me dit toujours que ce serait bien d'avoir une oie. Elle pourrait picorer au bord de la rivière, elle donnerait des plumes et nous aurions des petites oies.
-D'accord, j'accepte!»

Ainsi fut fait. Il continua son chemin vers la ville et avant d'y arriver, il vit un homme qui avait une poule noire et blanche.
«Hé, toi, tu ne voudrais pas faire un échange? Ma femme me dit souvent que les poules noires et blanches sont les meilleures pondeuses. Ma femme n'arrête pas de rouspéter quand il n'y a pas d’œufs à la maison.
-Je suis d'accord!»

Bien sûr qu'il était d'accord puisque l'oie valait plus que la poule!
Le pauvre homme continua son chemin. Quand il arriva aux abords de la ville, il se dit qu'après tant d'échanges, il s'arrêterait bien pour boire un verre. Quand il entra dans l'auberge, il ne s'aperçut pas qu'un sac de pommes était posé près de la porte et il le renversa. Le propriétaire du sac se dirigea vers lui et l'apostropha:
«Tu ne fais pas attention et tu ne regardes pas où tu marches! Tu as fait tomber mon sac!
-Qu'est-ce qu'il y a dans ton sac?
-Il y a des pommes, je vais à la foire pour les vendre.
-Combien les vends-tu? Nous devrions faire un échange. Ma femme me dit souvent qu'elle ferait bien une tourte aux pommes mais elle n'a pas de pommes.
-D'accord, j'accepte!»

Le propriétaire du sac avait  bien compris que la poule noire et blanche valait plus que le sac de pommes. Après avoir fait l'échange, le pauvre homme l'invita à boire un coup. Pendant qu'ils buvaient, il lui raconta tout le troc qu'il avait fait pendant la route: qu'il était parti avec un cheval qu'il avait troqué pour une vache qu'il avait troqué pour un mouton qu'il avait troqué pour une oie qu'il avait troqué pour une poule qu'il avait troqué pour les pommes.
Un peu plus loin, assis autour d'une autre table, trois commerçants buvaient un verre et entendirent ce que le pauvre homme venait de raconter.

«Alors quand tu vas rentrer chez toi, dirent-ils, ça va chauffer! Ta femme sera furieuse!
-Je ne crois pas parce que ma femme me dit toujours que ce que je fais, est toujours très bien.
-Nous voudrions bien voir ça!
-Si vous voulez, venez avec moi!»

Les trois commerçants parièrent entre eux un sac d'argent. Le pauvre homme, par contre, paria quant à lui, sa peau, car il n'avait pas d'argent. Les trois commerçants le raccompagnèrent chez lui. Deux témoins allaient également avec eux dont l'un était celui qui avait échangé le sac de pommes.
Quand ils arrivèrent à la maison, le pauvre homme entra avec le sac de pommes et dit à sa femme:

«Alors, ma femme, j'ai troqué le cheval pour une belle vache.
-Très bien, comme ça nous aurons du beurre à la maison.
-Attends, attends. Ensuite, j'ai troqué la vache pour un mouton.
-C'est encore mieux! Nous aurons toujours de la laine à la maison.
-Attends, attends ! Ensuite j'ai troqué le mouton pour une oie.
-C'est bien! Nous aurons au moins des plumes.
-Attends, attends. Je n'ai pas fini. Ensuite j'ai troqué l'oie pour une poule noire et blanche. Ensuite j'ai troqué celle-ci pour des pommes.
-Tu as bien fait! Justement aujourd'hui j'ai dû aller à la paroisse demander quatre pommes pour  faire ma tourte. Mais le prêtre n'en avait pas. Maintenant c'est nous qui en aurons plus que lui. C'est bien mon cher mari, ce que tu fais, est toujours très bien.»

Elle prit son mari dans ses bras et l'embrassa. Les trois commerçants se regardèrent et laissèrent sur la table, sans dire un traître mot, le sac d'argent. Un  pari c'est un pari!
Ainsi l'échange du cheval avait été profitable. De toute façon, il ne valait pas un sac d'argent, même pas un demi sac. Le couple eut ainsi de l'argent et du bonheur à la maison. Ils vivent encore aujourd'hui s'ils ne sont pas morts entre-temps.

Conte transylvain



vendredi 19 avril 2013

L'hospitalité au roi Mathias





Conte imaginé par Endre Stankowsky 
Une fois, le roi Mathias allait à la chasse dans une grande forêt. A midi, pendant que le cuisinier préparait le déjeuner, il partit traquer un gibier. Il s'éloigna de ses gardes et se perdit dans la forêt. Il chercha en vain les autres. Il était épuisé quand du fin fond de la forêt, une petite lumière attira  son attention. Elle venait d'une toute petite maison isolée mais très accueillante.

«Alors, pensa-t-il, je vais demander l'hébergement ici pour une nuit!»

Une vieille femme ouvrit la porte.

«Plaise à Dieu, la vieille, dit le roi. Je me suis perdu et je n'arrive pas à retrouver mes compagnons!»

«Plaise à Dieu, mon fils!» dit aimablement la vieille femme.
«Si tu ne les retrouves pas en plein jour, tu retrouveras encore moins ton chemin la nuit. Voici un banc, tu peux y dormir. Mais je n'ai rien à te servir à dîner», dit elle.

La vieille femme sentait bien que son hôte avait l'estomac dans les talons. Elle pluma et découpa sa dernière poule pour en faire une délicieuse soupe. Le roi Mathias était très ému quand la vieille femme présenta devant lui la soupe chaude et savoureuse. Il compta les yeux de gras qui flottaient sur la soupe et il dit à la vieille femme:

«Sache, la vieille que je suis le roi Mathias. Je voudrais te récompenser pour ton sacrifice. Tu as tué ta seule et unique poule pour me faire plaisir. Je te donne autant de pièces d'or qu'il y d'yeux de gras sur ta soupe.
-Oh, mon fils,  ne m'en veuille pas mais je ne t'ai pas reconnu et je ne t'ai pas reçu comme il convient à ton rang.»

Le roi Mathias sortit sa bourse et compta précisément  la somme promise. A ce moment, les gardes du roi entrèrent dans la petite maison.

«Majesté! Nous vous avons cherché partout toute la nuit! Nous nous sommes inquiétés pour vous!»

Tous aperçurent le tas de pièces d'or sur la table. Le roi Mathias leur raconta la raison pour laquelle il donnait une récompense si importante à la vieille femme.

«Alors, pensa le cuisinier, je vais lui faire, moi aussi une soupe avec tant d'yeux que toutes les pièces d'or empilées dans la salle du trésor n'y suffiront pas.»

Dès qu'ils rentèrent au palais royal, le cuisinier se mit à faire une soupe de poule. Quand il la servit au roi, celui-ci en sut tout de suite l'origine et  il entra dans une terrible colère.

«Hé! Cuisinier! Tu as raté ta soupe! Elle est immangeable! Ce n'est que du gras! Va-t-en!»

Le cuisinier dut quitter son poste en faisant triste mine. Il voulait beaucoup d'or mais il n'en eut rien.