vendredi 14 mars 2014

Mon bonhomme, parlez plus raisonnablement!


source:www.kedd.hu

Cela s'est passé à l'époque du roi Mathias, quand les plaideurs se parlaient ainsi: "Je ne vous laisserai pas tranquille dans cette affaire, s'il faut, j'irai voir le roi, lui-même!"

Il s'est passé donc que deux voisins sicules se sont fâchés pour le fait que l'un avait jeté du fumier sur la nouvelle clôture d'osier de son voisin. Non seulement la clôture de celui-ci avait pourri mais son chien avait mordu les fesses du cochon du voisin qui se faufila par la clôture.

Les deux voisins sicules se querellèrent pendant longtemps sans que justice soit rendu à l'un et l'autre. Le voisin qui avait subi les deux  préjudices décida d'aller voir le roi Mathias et de lui adresser sa plainte.

Ce fut ainsi. Il raconta son cas au roi Mathias qui lui répondit:

«Mon bonhomme, parlez plus clairement, plus raisonnablement parce que je n'ai pas bien compris votre histoire.»

Alors le sicule reprit l'histoire dès le début comme suit:

«Majesté! Disons que j'ai un voisin. J'ai monté une clôture d'osier mais mon voisin a jeté son fumier là-dessus, par conséquent la clôture a pourri. Supposons maintenant que je sois le cochon, Votre Majesté est le chien. Je me faufile par la clôture pourrie, et Votre Majesté mord dans mes fesses!»

vendredi 7 mars 2014

Les miracles de Saint Ladislas

Simone Martini: Saint Ladilas  

Le roi Saint Ladislas livra bataille aux Russes quand il arriva avec ses soldats à des contrées riantes où ils ne rencontrèrent ni d'êtres humains, ni d'animaux.

Quand le roi constata que ses soldats n'avaient rien à manger, il se mit à l'écart, s'agenouilla et supplia le Seigneur.

Le Seigneur écouta ses prières et quand Saint Ladislas se leva, un miracle se produisit instantanément. Une grande troupe de cerfs, de chevreuils et de buffles s'approcha dans la steppe.

Les soldats furent étonnés de voir l'arrivée silencieuse des bêtes. Ils remercièrent tout de suite le Seigneur et le roi également.

Un autre jour, près de Döbröd, les soldats souffrirent la soif dévorante. Ils avaient soif à tel point qu'ils commencèrent à crier.

Même le chef des Tatars entendit leurs cris désespérés et demanda le roi à un ton narquois:

«Pourquoi pleurent-ils tellement tes soldats?
-Parce qu'ils veulent affronter tes soldats», répondit Saint Ladislas.

Avant la bataille, le roi fit sa prière au Seigneur afin que celui-ci revigore ses soldats assoiffés.

Le Seigneur écouta à nouveau ses implorations. Sur les traces de son fer à cheval un filet d'eau jaillit et se transforma en source abondante.

Cette eau fraîche revigora les soldats. La source ne s'épuisa jamais, et les gens même aujourd'hui l'appellent le puits de Saint Ladislas.

vendredi 28 février 2014

Je ne te crois plus!


Conte imaginé par Endre Stankowsky



Il était une fois à l'autre bout du monde, au-delà de tous les océans, un pauvre homme qui avait trois fils.
Un jour, le roi de ce pays lointain fit annoncer dans tout le pays qu'il donnerait sa fille à celui qui saurait dire quelque chose qu'il ne pourrait pas croire.
Pierre, le fils aîné du pauvre homme, entendit cette annonce. Il prit son courage à deux mains et se rendit au château. Il s'adressa à un serviteur lui disant qu'il voulait parler au roi.
Le roi devina tout de suite l’intention du jeune homme et donna l'ordre de le faire entrer sur le champ.
Pourtant avant Pierre, il était venu des princes charmants aussi nombreux que les étoiles dans le ciel ou les brins d'herbe dans un champ! Ils avaient tous voulu épouser la fille du roi, mais leur tentatives avaient été vaines! Tout ce qu'ils avaient pu dire était tout à fait crédible et le roi n'avait donc pas été surpris par leurs propos.

Pierre entra donc chez le roi, et le salua:

«Bonjour, mon Roi!
-Bonjour, à toi aussi, mon fils. Qu'est-ce qui t'amène ici!
-Eh bien, je veux me marier, mon Roi.
-C'est très bien, mon fils, mais où iras-tu avec ta femme?
-Seul le Bon Dieu le sait. Je finirai par me débrouiller d'une manière et d'une autre... Mon père a une petite maison ainsi qu'un bout de terrain.
-Je te crois, dit le roi.
-En plus, nous avons trois boeufs.
-Je te crois.
-Il n'y a pas longtemps, dans notre cour, tant de fumier s'accumula que nous manquions de place.
-Je te crois.

Un jour notre père nous a dit:"Mes fils, jetez le fumier sur notre bout de terrain, peut être cela lui fera-t-il du bien."
-Je te crois.
-Avec mes frères, nous avons sorti le fumier pendant trois semaines sur deux chariots.
-Je te crois.
-Mais par erreur nous avons déposé tout fumier sur le terrain du voisin.
-Je te crois.
-Après être rentré à la maison, j'ai tout raconté à mon père.
-Je te crois.
-Alors mon père, mes deux frères et moi, nous sommes allés voir notre terre.
-Je te crois.
-Nous avons pris les quatre coins du terrain du voisin, nous les avons soulevés comme on a l'habitude de le faire avec une nappe, et nous avons renversé le fumier sur notre terrain.
-Je te crois.
-Ensuite nous avons semé du gazon.
-Je te crois.
-Une belle forêt y a poussé. Mon père aurait regretté de faire couper les beaux arbres, donc il a acheté un troupeau de cochon.
-Je te crois.
-Ensuite il a engagé le grand père de Votre majesté comme porcher...
-Menteur! Cela n'est plus vrai! s'écria le roi qui était prêt à le faire pendre.»

Mais il s'arrêta brusquement car son offre lui revint à l'esprit et il venait de se rendre compte qu'il avait perdu son pari.
Il fit appeler le prêtre immédiatement pour bénir l'union du fils du pauvre homme avec sa fille.
Il y eut un grand repas de noces dont la nouvelle se répandit dans sept pays. Tout le monde fut bien servi dans tout le royaume.
On donna même à un orphelin un bout de brioche gros comme mon bras. Il y eut de la viande, du pot-au-feu en si grande quantité que tous les chiens du royaume s'en remplirent le ventre.


vendredi 21 février 2014

La femme intelligente du roi Mathias

Conte imaginé par Esztelle Kis (12 ans)




Un jour, le roi Mathias alla voir les moissonneurs qui travaillaient dans les champs. Deux d'entre eux se précipitèrent à la rencontre du roi pour lui dire que la récolte était très faible et elle leur apportera très peu.
Le roi Mathias répondit:

«Vous avez accepté le travail, maintenant continuez-le! Par ailleurs, comment est-ce possible que trois arrivent à nourrir neuf mais neuf n'arrivent pas à nourrir trois?»

Les moissonneurs étaient incapables de répondre. Mathias leur dit:

«Demain je repasserai par là. Si vous ne pouvez pas répondre à ma question, je vous priverai du salaire du travail déjà effectué!»

Le soir les moissonneurs rentèrent chez eux. Personne ne trouva la réponse à la question du roi Mathias. L'un des moissonneurs qui était très triste parce qu'il n'avait pas compris ce que le roi Mathias avait voulu dire, avait une fille. Sa fille voulut savoir la raison du chagrin de son père qui lui dit:

«Diable! Je ne comprends pas la question du roi qui est la suivante:
«Comment est-ce possible que trois arrivent à nourrir neuf mais neuf n'arrivent pas à nourrir trois.»

Sa fille éclata de rire:

«Donc neuf n'arrivent pas à nourrir trois, mais trois arrivent à nourrir neuf. Alors Mai, Juin et Juillet entretiennent les autres mois parce que pendant trois mois la nature produit ce qu'il faut pour toute l'année.»

Lendemain, les hommes allèrent moissonner aux champs. Le roi y arriva, lui aussi et demanda:

«Alors, vous avez deviné la réponse?»

L'un des moissonneurs dit que oui, il l'avait. Mai, Juin et Juillet entretiennent les autres mois. Le roi Mathias dit:

«Ce n'est pas vous qui l'avez devinée! Dites-moi qui vous a aidés?»

Après un long silence, l'un des hommes avoua que c'était sa fille.

«D'accord! C'est bien», dit le roi.

Le lendemain, le roi envoya deux de ses adjudants chez la fille afin qu'ils voient son comportement. Ils lui demandèrent:

«Es-tu seule, ma fille?
-Oui, je suis seule.
-Où est ton père?
-Il est allé dans le village voisin.
-Est-ce qu'il va rentrer rapidement?
-S'il vient directement, il n'est pas sûr d'arriver à la maison mais s'il fait un détour, alors il est sûr et certain qu'il rentrera à la maison.
-Et ta mère, où est-elle?
-Elle est allée chez le voisin.
-Que fait-elle là-bas?
-Ce qu'elle n'a jamais fait, et ne fera plus non plus.
-Alors, ta tante, où est-elle?
-Elle est allée dans la ville pour les autres mille.»

Les adjudants s'en retournèrent dans le palais royal et racontèrent au roi comment la fille s'était comportée. Lendemain, le roi fit atteler les chevaux à la voiture et alla chercher la fille.
Au retour, dans le palais il la fit habiller joliment et lui dit que tout ce qu'elle y voyait, lui appartenait.
Elle fut traitée comme une princesse. Le roi lui dit sincèrement qu'elle pourrait rester dans le palais royal tant qu'elle lui obéirait et tant qu'elle ne donnerait de conseil à personne.
Elle développa ses réponses énigmatiques aux questions des adjudants. Premièrement si son père rentrait directement à la maison, alors il heurterait un arbre. S'il faisait un détour, il rentrerait sain et sauf.
Deuxièmement: sa mère était allée chez le voisin pour habiller en toilette funéraire le défunt. Elle a fait avec le défunt ce qu'elle n'avait jamais fait auparavant et ce qu'elle ne ferait plus non plus par la suite.
Troisièmement: sa tante avait fauté avec le comte. Ella avait déjà reçu deux mille forints, elle allait chercher le troisième mille.

Un jour, pendant que la jeune fille menait la vie de princesse dans le palais royal, le roi se prépara pour aller à l'église en carrosse. Devant le portail du palais, il y avait une grosse meule en travers, le carrosse roula là-dessus, et se cassa immédiatement. Deux gardes étaient là. Le roi Mathias les appela et leur dit:

«Le temps que je rentre, écorchez cette meule, autrement vous serez décapités.»

Les deux gardes étaient très tristes. La princesse les regarda de la fenêtre du deuxième étage. Ils se plaignaient parce que le temps passait et ils n'arrivaient pas à écorcher la meule. La princesse eut pitié d'eux et leur conseilla de dire au roi:

«Majesté! Nous vous prions de saigner la meule, autrement nous ne pouvons pas l'écorcher.»

Le roi arriva à la maison. Il retrouva les deux gardes au même endroit où ils étaient à son départ.

«Je vous ai donné un ordre. Pourquoi vous ne l'avez pas exécuté?» dit le roi.
«Majesté! Parce que vous n'avez pas saigné la meule.
-Bon, d'accord, je sais que cette réponse ne vient pas de vous», dit le roi.

Le roi Mathias monta dans la salle à manger où la princesse était en train de déjeuner. Il lui dit:

«Après le repas, prépare tes affaires! Tu peux emporter tout ce que tu veux, tout ce que tu aimes.»

La princesse savait d'où vinait la mauvaise humeur du roi. Ils finirent le déjeuner. Elle versa de la poudre soporifique dans le vin du roi qui s'endormit rapidement.
Quand il plongea dans le sommeil profond, la princesse fit appeler le cocher et lui demanda d'atteler les chevaux à la voiture. Le cocher obéit et se mit devant le palais royal. Elle fit mettre le roi dans le carrosse et alla chez son père où le roi fut mis dans un lit. Il dormit bien et quand il se réveilla, il fut très étonné. Il se demanda où il était et pourquoi il était là. Il dit à la princesse:

«Pourquoi m'as-tu amené ici? Je n'ai jamais demandé cela!
-Parce que c'est toi que j'aime le plus», lui répondit la princesse.

Le roi en fut très heureux et épousa la fille d'un pauvre moissonneur.

C'est pour cela que le peuple hongrois formula le dicton selon lequel le roi Mathias est mort, la justice est morte avec lui.





vendredi 14 février 2014

Le cheval gris

Conte imaginé par Judit Somogyvàri (17 ans)



Il était une fois un homme pauvre qui avait deux chevaux. Il était charretier. Un beau jour un de ses chevaux creva et l'autre resta seul. La vie lui devint difficile car il tira seul le chariot lourd. Il était vite lassé de ce double travail et un soir quand son maître le détela, il partit comme l'éclair.

«Il est parti, il n'y a rien à faire, il est parti, il reviendra quand il s'ennuiera. Je n'irai pas le chercher», pensa le charretier.

Le cheval courut, courut jusqu'à la grotte du loup où il se coucha devant l'entrée.
Le vieux loup dit à son cadet:

«Va voir le temps dehors!»

Le fils aurait voulu sortir mais il n'arriva pas à cause du cheval gris. Il retourna en courant:

«Dehors, c'est le plein hiver, mon père.

-L'hiver? Comment ferait-il l'hiver quand nous sommes en été?»

Le vieux loup envoya donc son fils aîné:

«Va voir le temps dehors, mon fils!»

Il revint, lui aussi, en courant et dit:

«En effet, il fait l'hiver, mon père, l'entrée est tellement enneigée que je ne peux pas sortir.

-Alors je vais voir moi-même.»

Il fit ainsi et vit qu'un cheval gris était couché à l'entrée. Il était inerte comme s'il était crevé. Le loup tenta de le déplacer mais il ne parvint pas. Enfin, il attacha sa queue à celle du cheval pour le tirer un peu plus loin. Quand il attacha bien fortement les deux queues, le cheval gris sauta et partit comme une flèche.
Il courut jusqu'à la maison. En arrivant, il se mit à hennir.
L'homme sortit de la maison et se réjouit que son cheval ait apporté un loup. Il frappa l'animal à la nuque, l'écorcha, vendit sa peau et acheta un autre cheval. Le cheval gris n'était plus seul et ne tira plus seul le chariot.



(Conte du Nord de la Hongrie)

vendredi 7 février 2014

Jésus et le berger

Conte imaginé par Jàzmin Lupkovics (12ans)

Jésus Christ était encore sur terre et était accompagné partout par Saint Pierre. Ils allaient de ci, de là, dans la puszta. Ils étaient fatigués et avaient faim mais ils ne trouvaient pas une ferme où ils auraient pu entrer. Saint Pierre promena son regard autour de lui et dit:

«Seigneur! Là-bas, je vois une bergerie, allons-y, sûrement nous trouverons âme qui vive.»

Ils marchèrent jusqu’à la bergerie. Un pauvre berger y habitait et gardait les moutons de son maître. Jésus et Saint Pierre le saluèrent et le berger les accueillit de bonne grâce. Il leur proposa de s'installer et ils entamèrent une conversation.

Le Seigneur qui avait très faim dit au berger:

«Alors, mon pauvre homme, donne-nous quelque chose à manger car nous avons très faim.»

Le berger réfléchit. Il n'avait à lui rien qu'un bout de pain sec et un petit agneau. Son maître avait pourtant assez de moutons mais il n'osait pas en tuer un, il avait tellement peur de sa colère. En plus, le bien d'autrui lui était sacré. Il se dit: "Est-ce que je tue mon seul agneau, ou non? Si je le tue, je ne l'aurai plus. Mais avec un seul, je ne vais pas loin, donc je le tue."
Il sortit son couteau, saisit son agneau, le saigna, et en fit un ragoût au paprika.
Quand il fut cuit, Jésus et Saint Pierre se mirent autour du chaudron, ils mangèrent de bon appétit. Le berger attendit qu'ils lui en laissent un peu, car il avait faim, lui aussi. Mais Jésus et Saint Pierre mangèrent tout, ne laissèrent pas une seule bouchée. Quand ils eurent fini de dîner, Jésus dit à Saint Pierre:

«Pierre, va ramasser les os jusqu'au dernier morceau!»

Pierre lui obéit, et Jésus les mit dans une manche de sa pelisse. Au soir, quand le berger s'endormit, Jésus alla à la bergerie, et dispersa les os parmi les moutons. Chaque os se transforma en mouton avec la marque du berger sur la croupe.
Jésus et Saint Pierre quittèrent la bergerie sans avoir dit un traître mot.

Le lendemain matin, quand le berger se leva, il inspecta les moutons dans la bergerie et constata qu'il y avait beaucoup de moutons étrangers dans le troupeau. Trois fois plus que ceux du maître! Ce qui était merveilleux, c'est que tous avaient sa marque sur la croupe.
Il ne pouvait pas imaginer comment cela s'était produit puisqu'il n'avait plus ni mouton, ni gigot:il avait tué son dernier agneau pour ses invités, la veille, au soir.

Il alla chercher ses invités mais il ne trouva que des buissons vides. Alors il comprit que personne d'autre que Dieu seul n'avait pu lui donner les moutons. Il se promit que tant qu'il aurait un kreutzer, il aiderait les nécessiteux autant qu'il le pourrait.

vendredi 31 janvier 2014

L'oeuf de poulain de Rátót




Conte imaginé par Endre Stankowsky
Il était une fois un village qui s'appelait Rátót. Un jour, le garde champêtre du village trouva au champ un immense potiron.

«Alors, Mon Dieu, s'étonna-t-il, qu'est-ce que cela peut bien être?»

Il avait déjà vu dans sa vie des citrouilles longues à cuire dans l'eau mais jamais une qu'il fallait cuire dans le four.

Il le ramassa, le tâta longuement de tous les côtés, ensuite il le sentit. Tout seul, il était incapable de deviner ce que c'était. Il pensa qu'il valait mieux le porter à la Maison communale où les conseillers étaient en train de réunir. Le garde champêtre déposa la citrouille sur la table devant eux. Les braves édiles étaient tous ahuris. Ils la regardèrent pendant longtemps sans rien dire, ensuite ils se regardèrent d'un air interrogatif.

Le conseiller le plus âgé et le plus sage rompit le premier le silence:

«J'ai déjà vu beaucoup de choses mais jamais une telle création du Bon Dieu. Qu'est-ce que cela peut bien être?»

Un autre qui atteignit un grand âge, dit:

«J'ai eu, moi aussi, beaucoup d'avatars mais je n'ai jamais mangé quelque chose de pareil.»

Il se tourna d'un air dubitatif vers son collègue qui était un peu plus jeune que lui. Il dit:

«En ce qui me concerne, je ne suis pas né aujourd'hui, moi non plus, mais je ne sais pas ce que c'est, ce truc bizarre. Mais le juge est là, lui, il doit le savoir.»

Ce fut le tour du juge:

«Alors, mes Chers Compères, comme la forme montre, cela ne peut être qu'un oeuf.»

Sur ce, la lumière se fit subitement dans l'esprit des autres également.

«Bien sûr que c'est un oeuf! Qu'est-ce que cela peut être autre qu'un oeuf!»

Le garde champêtre se rappela même que l'oeuf était encore chaud quand il le ramassa.
Ce n'était pas pour rien que le juge se crut très intelligent. Du coup, il voulut savoir de quel oeuf il s'agissait.

«C'est l'oeuf d'une vouivre», dit le plus âgé.

«C'est l'oeuf du vampire.»

Mais le juge écouta plutôt le garde champêtre qui dit qu'au moment où il trouva l'oeuf, il y avait un animal à quatre pattes très étrange qui rodait dans la région. Il courait vite, il avait une crinière et une queue poilue.

A cette époque là, le cheval était rare dans la région de Rátót. Les paysans labouraient la terre avec charrue à boeuf. Ils transportaient tout et même, ils allaient au repas de noces en charrette tirée par un boeuf.
Mais le juge avait déjà vu cheval et poulain. Il cria:

«Un poulain! C'est un poulain qui l'a pondu.»

Les vieux commencèrent à murmurer, eux aussi.

«C'est ça! C'est le poulain qui l'a pondu. Qui d'autre aurait pu nous pondre un truc pareil?»

Sur ce, ils furent tous d'accord.

«Jusqu'ici tout va bien. Mais dites-moi, chers Compères, que devons-nous en faire?» demanda le juge.

«Nous allons le mettre à couver!

-Mais qui va le faire? Nous n'avons pas de chevaux!»

Tout le monde se creusa la tête. Mais seul le juge qui avait des idées.

«Vous savez quoi, Chers Compères? Je suis d'avis que nous le fassions, nous-mêmes.»

Ils furent tous d'accord.

Pour montrer l'exemple, c'est le juge qui s'assit le premier sur l'oeuf. Ensuite ce fut le tour des autres, suivant leur âge, l'un après l'autre. Chacun fit un jour comme une poule couveuse couve ses oeufs.

Peut-être même aujourd'hui l'un d'entre eux serait encore assis sur la citrouille si dans le village voisin une rumeur n'avait pas couru selon laquelle les conseillers de Rátót avaient laissé pourrir l'oeuf de poulain puisque le poussin n'était pas éclos.
Les rumeurs arrivèrent jusqu'aux oreilles des conseillers qui commencèrent à rouspéter. Ils ne voulurent plus couver l'oeuf de poulain de quiconque.

Le juge fut attristé. Il crut dur comme fer que le poulain gigotait déjà à l'intérieur de l'oeuf. Il le secoua, il le renifla. Il le fit flairer aux conseillers aussi. Mais eux étaient incrédules. D'après leur odorat, l'oeuf sentait déjà mauvais. Il était même pourri!

Enfin, ils se mirent d'accord d'emporter l'oeuf pourri sur la colline qui entourait le village afin de le faire rouler vers le centre de Rátót dont les habitants dénigraient le plus haut et fort leurs conseillers. Tous les habitants du village, du plus petit au plus grand, étaient dans la rue. Tout le monde voulut voir comment les mauvaises langues en prendraient pour leur grade. Les conseillers sortirent l'oeuf qui sentait très mauvais de loin. Quand ils se bouchèrent le nez tous, le juge prit l'oeuf sur la brouette et commença à le faire rouler. L'oeuf roula, roula vers le bas de la colline. En arrivant, il entra dans une aubépine. Il heurta une pierre quelconque, et se cassa en morceaux. Au même moment, un petit lapin sauta du buisson et les villageois hurlèrent à pleins poumons.

«Le poulain! Tiens! Il court, le poulain! Suivons-le!»

Ils coururent tous après le lapin. Seul le juge resta sur la colline.

Il constata qu'il était inutile de courir à toutes jambes pour rattraper la petite bête. Il soupira tristement:

«N'avais-je pas dit que le poulain bougeait déjà? Pourquoi n'avons-nous pas été plus patients? Pourquoi n'avons-nous pas couvé encore un ou deux jours ce sacré oeuf de poulain?»

Conte imaginé par Endre Stankowsky