vendredi 5 décembre 2014

La légende du cheval blanc

Source :Wikimedia Commons


Quand l’ambassadeur  Kusid, fils de Kond1 arriva dans la Bassin des Carpates où la terre était rendue fertile par le Danube, il apprécia le beau paysage et sa terre riche et féconde ainsi que les rives du fleuve très verdoyantes. Il se rendit immédiatement chez Svatopluk2, prince de la province. Il le salua au nom de son peuple et lui présenta le motif de sa venue en faisant l’éloge de sa belle et riche région. Svatopluk  s’en réjouit et pensa que Kusid et sa troupe étaient des paysans et qu’ils venaient pour cultiver la terre. Pour cette raison il se montra bienveillant à son égard, et il laissa partir l’ambassadeur.


Après avoir rempli une gourde avec de l’eau du Danube, et avoir mis dans sa besace de la terre et de l’herbe, Kusid retourna chez les siens qui furent très contents d’entendre tout ce qu’il leur raconta. Puis Kusid leur montra l’eau, la terre et l’herbe qu’il avait rapportées.

Ils humèrent  la terre et  ils furent convaincus qu’elle était excellente, l’eau était douce, et l’herbe était comme Kusid leur décrivait. Árpàd, le chef des sept tribus, en présence de tout le monde, remplit son cor de l’eau du Danube et demanda la grâce du Seigneur tout puissant pour que celui-ci leur cède définitivement cette terre fertile. Quand il termina son discours, les Hongrois crièrent trois fois: «Seigneur! Seigneur! Seigneur!» Les Hongrois gardent encore aujourd’hui cette habitude.

Ils décidèrent ensemble de renvoyer l’ambassadeur chez Svatopluk avec un beau cheval équipé d’une selle d’or et d’une bride en or en échange de la terre. Quand Svatopluk le vit, il fut encore plus heureux que lors de la première visite de l’ambassadeur car il pensait que ce cadeau venait de la part des nouveaux cultivateurs en échange de la terre. L’ambassadeur demanda donc de la terre, de l’herbe et de l’eau à Svatopluk qui lui répondit avec le sourire qu’il en prenne autant qu’il voulait.

L’ambassadeur retourna chez les siens. Entre-temps, Árpàd et les chefs des sept tribus, rentrèrent en Pannonie3 non pas en tant qu’invités mais comme ceux qui détenaient la terre par héritage. Ils envoyèrent un deuxième ambassadeur chez le Prince Svatoplouk avec le message suivant:

«Árpàd et son peuple te font dire que tu ne restes  plus sur la terre qu’ils t’ont achetée pour un cheval, l’herbe pour une bride et l’eau pour une selle. Puisque tu étais à la fois dans le besoin et cupide, tu leur as cédé la terre, l’herbe et l’eau.»

Quand Svatoplouk entendit le message, il répondit en souriant:

«Que l’on abatte le cheval avec un maillet, que l’on jette la bride au champ et la selle d’or dans le Danube.»

L’ambassadeur répondit ainsi:

«Qu’avons-nous à perdre avec cela? Si tu tues le cheval, tu donneras à manger à nos chiens, si tu jettes la bride dans l’herbe, nos faucheurs vont tomber sur la bride en or, si tu jettes la serre d’or, nos pêcheurs vont la retrouver et vont l’emporter chez eux. Donc si la terre, l’herbe et l’eau sont à nous, tout est à nous.»

En entendant ces paroles, le Prince mobilisa vite son armée. Ayant peur des Hongrois, il demanda de l’aide de ses amis. Quand les troupes se furent regroupées, ils allèrent voir les Hongrois qui arrivaient entre-temps au bord du Danube. A l’aube, sur un champ magnifique, la bataille éclata. Avec l’aide du Seigneur, les Hongrois mirent l’ennemi en déroute. Jusqu’au Danube les Hongrois poursuivirent Svatopluk qui, étant pris de peur, se jeta dans le fleuve et fut emporté par le courant rapide. Le Seigneur rendit ainsi aux Hongrois la Pannonie.


1 L’un des chefs de sept tribus des Magyars
2 Prince de Grande-Moravie (870-894)
3 La Pannonie est une ancienne région de l’Europe centrale située à l’emplacement de l’actuelle Hongrie, partiellement de la Croatie, de la Serbie, de la Bosnie-Herzégovine, de la Slovénie, de l’Autriche et de la Slovaquie

samedi 8 novembre 2014

Que peut supporter le grain de blé?

                                                                                                                                                  

Il était une fois, dans une lointaine contrée, un jeune homme qui était très pauvre malgré les nombreuses années de service passées chez un vieillard aux cheveux blancs. Un jour celui-ci dit au jeune homme:

«Ecoute-moi, fiston! J’ai toujours  été content de ton travail mais il est temps que tu deviennes ton propre maître et que tu fondes une famille. Viens, je vais te donner ton salaire.»

Le vieillard aux cheveux blancs lui donna un cor et lui demanda de ne pas ouvrir  le couvercle avant qu’il ne se marie.

Le jeune homme ne pouvait pas imaginer ce qu’il y avait dedans mais il le remercia poliment et prit le chemin du retour.  Après avoir marché des kilomètres et des kilomètres, une forte curiosité le titilla pour savoir ce qu’il pouvait bien y avoir dans le cor. Il força le couvercle jusqu’à ce qu’il s’ouvre. Mais il le regretta aussitôt car un grand troupeau de bœufs en sortit. L’un courait par-ci, l’autre courait par-là et le jeune homme ne savait plus où donner de la tête. Quoiqu’il fasse, il n’arrivait pas à rassembler les bœufs.

«Ah, pauvre de moi! Au lieu d’ouvrir le couvercle, il aurait mieux valu que le diable m’emporte!» se dit-il furieusement.
«Je suis là!» cria le diable et se mit à côté du jeune homme.
«Hé, là, ne sois pas si pressé, je suis bien là, moi aussi!» dit le jeune homme et il saisit le lobe de l’oreille du diable.
«Mais ne gesticule pas comme ça sinon je te transforme immédiatement en statue de sel. Tu resteras planté là comme une souche jusqu’à ton dernier jour», menaça le diable.
Le jeune était un peu intimidé et commença à supplier le diable de l’aider à rassembler le troupeau.
«Je ne ferai pas un seul geste gratuitement», répondit le diable.
«Que demandes-tu pour ton aide?» demanda le jeune homme.
«Que tu me donnes ton épouse après les noces», répondit le diable.
Tant pis, se dit-il, d’ici là beaucoup d’eau aura coulé dans le Mureş, je vais bien trouver une idée quelconque pour m’en sortir.
«Marché conclu!» dit-il au diable.

Ils échangèrent une poignée de main, puis le diable prit le cor, referma son couvercle et aussitôt le troupeau se retira à l’intérieur du cor.

«Ça alors, j’aurais pu deviner cela, moi aussi», grommela le jeune homme. Mais il n’y avait rien à faire, le marché était déjà conclu.

Bientôt il regretta encore plus d’avoir adressé la parole au diable car il tomba amoureux d’une belle jeune fille qui, par-dessus le marché, était très adroite de ses mains. Le jour de noces il n’était pas de bonne humeur parce que l’idée de donner son épouse bien aimée au diable trottait  dans sa tête. Quand les invités furent partis, il ramassa les morceaux de brioche et parsema les miettes sur le seuil.

«Je vous laisse à ma place pour que vous montiez la garde. Ne laissez personne entrer!» dit le jeune aux miettes, et il alla se coucher.
A minuit, le diable arriva, frappa à la porte et dit:
«Ouvre vite la porte!»

C’étaient les miettes qui répondirent à la place du jeune marié.

«Ici il ne rente que celui qui supporte tout ce que nous avons traversé!» dirent-elles.
«Et alors, de quoi s’agit-il?» demanda le diable.
Source: kemencehazak.hu 

«C’est une longue série de péripéties que nous devons te raconter fidèlement… D’abord on nous a semées dans la terre, ensuite on nous a ratissées avec une herse aux dents de fer. Certaines d’entre nous ont pourri, d’autres ont levé. Le soleil nous a brûlées, le gel nous a fait mal, la pluie nous a frappées, le vent nous a secouées. On nous a coupées avec une faux, entre deux meules on nous a broyées, et deux mains bien fortes nous ont pétries. Ensuite on nous a jetées dans un four bien chauffé, on nous a cuites, puis avec un couteau bien affûté on nous a  coupées en tranches fines.» répondirent les miettes de brioche.

«Aïe!» s’écria le diable et un frisson glacé lui parcourut l’échine.
«C’est ainsi! Voudrais-tu refaire notre parcours?» demandèrent les morceaux de brioche.

Mais le diable ne les entendit même plus, on ne retrouva plus sa trace. Il se volatilisa comme s’il n’était jamais passé par là. Il se peut qu’il coure même encore aujourd’hui.

Le jeune homme s’endormit tranquillement, et il vit paisiblement si par hasard il n’est pas mort entre-temps.

vendredi 3 octobre 2014

L’histoire de la profondeur du puits

Source de l'image:gocsej.celodin.hu

Un beau jour, les hommes d’un village creusèrent un puits, mais ils ne savaient pas comment mesurer sa profondeur bien qu’ils aient très envie de la connaître. Ils se réunirent pour se concerter. L’un d’eux se leva, et dit qu’avec leur tête imbécile, ils n’arriveraient pas à trouver la solution et qu’il fallait faire venir un maître en la matière, c’est-à-dire un homme intelligent. C’est lui qui dirait comment mesurer la profondeur exacte du puits creusé.

«Il a raison, il a raison», crièrent les autres. «Un maître ne peut être qu’un homme intelligent, il le saura à coup sûr.»

Un puisatier arriva et se moqua ainsi des villageois:

«Comme vous êtes bêtes, vous tous ! Vous ne savez même pas comment il faut mesurer la profondeur d’un puits. Rassemblez dix hommes de grande taille comme je le suis moi-même. Ensuite il faudra mettre un gourdin sur le rebord du puits, je vais m’y accrocher et vous autres allez venir l’un après l’autre. Un homme va descendre en s’accrochant à mes jambes pour saisir mes pieds, le suivant descendra accroché aux jambes du précédent et saisira ses pieds. Ainsi dix hommes vont se cramponner l’un à l’autre. Comme ça, à un moment donné, nous serons tous descendus dans le fond du puits et nous saurons quelle est sa profondeur.»

Ainsi firent-ils.

Quand il y eut déjà cinq hommes accrochés l’un à l’autre, le puisatier trouva qu’ils étaient bien lourds et cria:

«Messieurs! Permettez-moi de me cracher dans les mains!»

Le puisatier n’attendit pas la réponse, il agit. Mais ce faisant, il avait dû lâcher le gourdin. Patatras! ils tombèrent tous dans le puits.
Voilà comment on a mesuré la profondeur du puits à Kustànszeg. 1

1 Village en Transdanubie, dans le comitat de Zala

vendredi 5 septembre 2014

Le château fort de Becko

Source :slovakia.travel


Le château de Becko s’élevait au sommet d’un rocher si haut que même un oiseau s’épuisa quand il s’y envolait. Il est vrai aussi qu’il n’y avait qu’un seigneur aussi puissant que le voïvode1 Stibor qui avait pu le faire bâtir. Il ne l’avait pas fait construire pour lui-même mais pour le bouffon de sa cour. Celui-ci s’appelait Becko.

Dans la jolie vallée de la rivière Váh2, le voïvode Stibor se comportait comme s’il était un roi, un vrai roi: il était propriétaire des champs et des forêts, peut-être même du ciel qui s’étalait au-dessus. L’homme préféré de ce grand seigneur était Becko, le bouffon.

Un jour, Stibor organisa une grande chasse. Tout le monde y participa. Dans la forêt, le vacarme des cors, des rabatteurs et les aboiements des chiens de chasse retentissaient. Á vrai dire, ce jour-là, Stibor était de bonne humeur. Après la sieste qui suivit la chasse, il appela son bouffon:

«Eh bien Becko, tu peux souhaiter tout ce que tu veux, je te le donnerai.
-Je ne crois pas. Tu promets, mais tu ne donnes jamais rien», répondit brièvement le bouffon.
«C’est incroyable! Jusqu’ici personne n’a osé me parler comme ça! Demande-moi vite quelque chose sinon je vais te faire empaler tout de suite!
-Tu peux trouver des têtes bien plus légères que la mienne! Regarde plutôt là-bas, en face, tu vois le rocher qui est très haut?» dit le bouffon.
«Je le vois, bouffon, je le vois!»  dit le voïvode.
« Si tu le vois, tant mieux. Fais-moi construire un château fort au sommet de ce rocher. Mais j’en voudrais un, tel qui n’ait pas son pareil dans le pays», répondit Becko.
«D’accord, Becko! Serrons-nous la main, et cochon qui s’en dédit! D’ici un an, le château fort sera construit et portera ton nom.»

Les chasseurs et ceux qui entouraient le voïvode, étaient tous ahuris. Le rocher était si haut que les gens avaient le vertige rien qu’en le regardant.

«Il est impossible de construire un château fort là-haut», dirent-ils.

Mais ce que le voïvode Stibor avait promis, il fallait que ce soit accompli quoi qu’il arrive. Il est vrai que pour lui, tout était plus facile que pour les autres. Il n’obligea pas seulement ses serfs à travailler à sa construction mais même un simple voyageur qui passait par là, fut arrêté et dut y porter des pierres pendant une semaine entière. Il employa également une ruse avec ses grands seigneurs: il les accompagna au sommet, et tout au long de la semaine il les régala de bonnes nourritures pendant que leurs serviteurs travaillaient à la construction. Quand la semaine fut terminée, il les laissa partir.

Ainsi fit-il bâtir le château de Becko. Á la date promise, il fut achevé. Il était si beau que les gens des pays lointains arrivèrent pour le voir et l’admirer. Il plaisait beaucoup au voïvode Stibor à tel point qu’après avoir fait un tour dans ses pièces de toute beauté, il dit au bouffon:

«Idiot que tu es, écoute-moi! Ce château est trop beau pour toi! Je te fais une proposition.»
«Vas-y, je t’écoute!» répondit le bouffon.
«Je t’offre un autre château en échange de celui-ci et autant de pièces d’or que tu le souhaites, mais cède-le-moi, je t’en supplie», dit Stibor.
«D’accord! Serrons-nous la main, et cochon qui s’en dédit! Marché conclu!» dit le bouffon.

A partir de ce jour, Stibor habita là, ses hôtes, arrivés des quatre coins du monde, y étaient accueillis. Il partait de là en guerre et à la chasse, et quand il était de retour, il faisait une si grande fête que la nouvelle se répandait partout, même dans les pays lointains. Mais il ne put pas s’émerveiller longtemps du château.
Un jour, l’un des vieux serviteurs de Stibor frappa le chien de chasse préféré du voïvode. Quand celui-ci le vit, il se mit dans une terrible colère contre son serviteur. Celui-ci le supplia de ne pas être puni mais il n’y avait rien à faire, Stibor le fit jeter dans le précipice le plus profond du château fort. Avant de tomber, le vieux serviteur s’écria:

«Attends, Stibor, toi qui es sans cœur! D’ici un an, tu me suivras devant le Juge éternel!»

Stibor rit bien des paroles du vieillard et les oublia tout de suite. Un an après, jour pour jour, il avait des invités et les paroles menaçantes de son serviteur lui revinrent à l’esprit.

«Eh, des paroles insensées!» se dit-il.
«Mes amis! Trinquons!» s’écria-t-il.

Il en fut ainsi. Stibor buvait beaucoup de boissons alcoolisées qui lui donnèrent le vertige. Il en était effrayé car cela ne lui était jamais arrivé. Il sortit dans le parc pour que le vent doux de la nuit dissipe son ivresse. Il se coucha sur le gazon près d’un buisson et regarda la voûte étoilée. Mais, Seigneur, qu’arriva-t-il! Deux serpents sortirent du buisson, ils sinuèrent autour de la tête de Stibor, et lui crevèrent les yeux. Celui-ci poussa des cris comme un animal sauvage et courut comme un fou: passant par le parc, il traversa la cour, il monta ensuite au plus haut de son château, comme son vieux serviteur il y a un an. Stibor fit une chute dans l’abîme au même endroit que son domestique.

C’est ainsi que la vie du voïvode Stibor se termina. Sa femme est en deuil aujourd’hui encore, assise sur un petit rocher en-dessous du château fort.

1 le voïvode : le commandant d’une région militaire
2 le Váh est la plus longue rivière de la Slovaquie

vendredi 13 juin 2014

La sorcière au nez de fer

Conte imaginé par Béla Tanko

Il était une fois un pauvre bûcheron. Il était tellement pauvre qu’il n’avait que la peau sur les os. Lui-même était déjà maigre, mais alors ses enfants ! Seigneur ! Ses enfants, non seulement n’avaient que la peau sur les os mais ils tombaient dès que la moindre brise soufflait.
Le pauvre bûcheron avait un chagrin immense, et son cœur se brisait à cause de ses nombreux enfants qui restaient souvent sur leur faim. Ils étaient aussi nombreux qu’il y a de trous dans une passoire. Alors, un beau jour, il se décida à mettre sa hache sur son épaule, il ne dit rien aux siens et s’en alla. Il ne savait pas où il allait, mais il avait la ferme intention de ne pas prendre de repos tant que son sort ne se serait pas amélioré. Il marcha, chemina par monts et par vaux jusqu’à ce qu’il arrive dans une forêt. La nuit tombait déjà, mais il ne s’arrêta pas. La forêt était immense, elle n’en finissait pas. "Cela m’est égal, pensa-t-il, je continue même si je dois aller jusqu’au bout du monde."

Tout à coup, il aperçut une faible lumière. Il s’arrêta, puis il continua son chemin dans la direction de la lumière. Il avança, et bientôt il se retrouva devant une maisonnette d’où la lumière venait. Il entra sans hésitation dans la petite maison. "Pas de regrets, pas même si le diable y habite, pensa-t-il, je rentre quand même." Mais il n’y trouva pas le moindre chat. La table a été joliment mise, il y avait des tas de bonnes choses à boire et à manger. Le lit aussi avait été  bien fait, mais il ne trouva pas âme qui vive dans la maisonnette.

"S’il n’y a personne, alors il n’y a personne", pensa-t-il. Il s’installa à table et mangea tant qu’il pouvait. Il voulait se rassasier au moins une fois dans la vie. Il mangea comme quatre !

Il avait encore une pipe de tabac, il l’alluma et fuma comme une cheminée. Tout à coup, il aperçut un grand chat noir assis devant lui sur la table! Il en fut très étonné, il n’arrivait pas à imaginer d’où sortait cette vilaine bête qui était laide comme un pou.
Le pauvre homme pensa la chasser, mais quand il songea à le faire, le chat n’était plus sur la table. Il avait disparu comme par enchantement.

"Ça alors, je n’ai jamais rien vu de pareil! Je ne l’ai pas vu arriver, je ne l’ai pas vu partir! Dieu seul le sait où je suis arrivé! C’est de la sorcellerie!" se dit-il.
«Tu as deviné juste, pauvre homme», dit une voix.

Sur ce, le pauvre homme eut vraiment peur. Devant lui il y avait une vieille femme laide, au nez de fer si long que celui-ci atteignait le sol. La terre résonnait chaque fois qu’elle frappait son nez avec le sol.
Le pauvre homme eut peur. Non seulement il n’avait pas vu arriver la vieille femme, de plus, elle devinait même ses pensées.

«Très bien, très bien, tu es venu dans ma maison, tu es venu au bon endroit, pauvre de toi. Je suis la sorcière au nez de fer, la mère du roi des diables. Mon fils va rentrer et il t’emportera en enfer», dit-elle.

Le pauvre homme s’agenouilla et supplia la vieille sorcière de lui laisser la vie sauve par pitié pour ses enfants qui resteraient sans parents et sans nourriture.

«D’accord, tu peux éviter l’enfer à condition que tu m’emmènes, moi aussi, dans ta maison. Tu vas m’épouser et tu verras, tu auras une belle vie. Je serai une bonne mère pour tes enfants, je serai aux petits soins pour eux», dit-elle.

Le pauvre homme fut tellement effrayé qu’il faillit tomber à la renverse. Il ne pouvait plus rien faire. Il dut consentir à emmener la vieille au nez de fer chez lui. Ils remplirent un grand sac de bonne nourriture, puis ils bourrèrent deux autres sacs avec de l’or et de l’argent. Ils les chargèrent le dos d’un âne, puis ils prirent la route du village.
Après une journée de marche, ils s’arrêtèrent dans la clairière d’une forêt pour boire, manger et se reposer. Le bon vin fit tourner la tête de la vieille dame. Le pauvre homme ne se le fit pas dire deux fois, il saisit sa hache et frappa la sorcière sur le nez qui se cassa en deux aussitôt. Elle hurla et ne put plus bouger puisqu’elle avait perdu toute sa force qui se trouvait dans son nez. Après ce coup terrible, le nez raisonna si fort que toute la forêt, et même l’enfer en furent ébranlés.
«Oh là là! Quelqu’un vient de casser le nez de ma mère. Je dois l’attraper!» s’écria le roi des diables.
Il sortit précipitamment de l’enfer comme s’il avait perdu la vue. Entre-temps, le pauvre homme qui ne restait pas inactif, enleva les sacs d’or et d’argent qui étaient sur le dos de l’âne et prit ses jambes à son cou pour rentrer à la maison au plus vite. Il entendit crier le roi des diables:

«Regarde derrière toi, pauvre homme ! Regarde derrière toi, tu ne le regretteras pas!»

Mais il ne perdit pas la raison, et il ne regarda pas derrière lui. Le roi des diables l’attrapa juste au moment où il rentrait dans la cour de sa maison.

«Hop-là! Ça y est ! Enfin, je t’ai eu, toi, malfaiteur! Tu mourras d’une mort terrible!» dit le roi des diables.
«Lâche-moi car dans cette cour c’est moi qui suis le maître!» répondit le pauvre homme.

Mais le roi ne le lâcha pas, au contraire, il le retint avec force.
Attirés par les cris, tous les enfants du pauvre homme sortirent de la maison. Ils furent heureux de revoir leur père et crurent que celui-ci apportait le diable pour le manger. Ils hurlèrent à pleins poumons :
«A moi le diable! A moi!»

Le diable fut effrayé. Il n’avait jamais vu un père avec autant d’enfants et trouva que c’était loin d’être une plaisanterie. Il se voyait déjà dévoré par tant de bouches affamées.
Ce fut à son tour de supplier le pauvre homme de lui laisser la vie.

«Va-t’en! Que Dieu te bénisse!» lui dit le pauvre homme.

Le roi des diables courut autant qu’il pouvait, il n’osa plus regarder en arrière. Pourtant le pauvre homme criait:
«Regarde derrière toi, diable! Regarde derrière toi, diable! Tu ne le regretteras pas!»

Grâce aux sacs d’or et d’argent, le pauvre homme devint riche et il vit heureux comme poisson dans l’eau avec ses enfants.



vendredi 16 mai 2014

Le tzigane qui scie la branche sur laquelle il est assis

Source: www.nemztisegek.hu

Un tzigane alla dans la forêt et grimpa sur une branche. Il coupa la branche sur laquelle il était assis. Le garde forestier entendit le bruit et alla voir qui osait couper du bois. Quand il arriva au pied de l’arbre, il vit le tzigane couper la branche au faîte de l’arbre. Il lui dit:

«Que fais-tu là-bas, tzigane?
-Je coupe du bois», répondit-il.
«Tu vas tomber, je te préviens!» répliqua le garde forestier.

Quelques instants plus tard, le tzigane tomba avec un bruit sourd.

«Alors, tu es Dieu! Comment savais-tu que je tomberais?» demanda le tzigane au garde forestier.

Le tzigane avait un cheval maigre qui tirait sa charrette. Il la chargea des branches et du bois qu’il ramassait ici et là.

«Alors, si tu es Dieu, dis-moi quand est-ce que je vais mourir?» lança le tzigane.
«Quand ton cheval pétera trois fois», répondit le garde forestier.

Il y avait de la boue partout parce qu’il pleuvait abondamment. Le tzigane aurait voulu faire avancer son cheval plus vite mais les roues de la charrette se mirent en travers du chemin de terre boueux. Le cheval péta une fois mais le tzigane insista et frappa la bête. Il fallait passer par une montée pour atteindre la grand-route. Quand ils y arrivèrent, le tzigane frappa son cheval qui lâcha un énorme pet.

«Il n’en faut plus qu’une et le compte sera bon», se dit le tzigane.

Il se coucha par terre sur la grand-route pour ne pas mourir debout. Il voulait mourir couché pour éviter de se cogner en tombant. Un motard arriva et klaxonna mais le tzigane resta immobile. Il ne leva même pas la tête. Quand le motard vit que le tzigane ne bougeait pas, il s’arrêta pour ne pas écraser le cheval et le tzigane.

«Lève-toi, tzigane!» dit-il.
«Ne parlez pas à un mort», répondit le tzigane.
«Est-il mort celui qui parle?» se dit le motard qui avait une baguette sur lui. Il en tapa bien fort sur le tzigane qui constata que c’était loin d’être une plaisanterie et qui bondit comme un diable hors de sa boîte. Il y avait une meule de foin près de la route. Il pleuvait à verse et pour se mettre à l’abri, il se cacha dans la meule.

«Alors, se dit-il, je cache ma tête dans la meule, cela n’est pas grave si un éclair touche mes fesses.»
Mais il y avait un autre homme de l’autre côté de la meule.  Il se tourna vers le tzigane et avec sa baguette il tapa autant qu’il pouvait sur les fesses du tzigane.

«Dis donc, mon Dieu, je n’ai pas dit ce que je viens de dire pour que tu le fasses aussitôt», dit le tzigane.
Il sortit de la meule et rentra à la maison avec son cheval, avec sa charrette chargée de peu de bois. S’il n’était pas sorti de la meule, il y serait toujours.

vendredi 11 avril 2014

Le petit menteur

Conte imaginé par Daniel Craymer(9ans)

Comme je suis né avant ma mère, mon père, pour se préparer à ses propres noces, m’envoya au moulin pour faire scier la farine.

Je mis mes bœufs sur une voiture à cheval et j’attelai les sacs de blé au timon. Quand les sacs arrivèrent au moulin, ils virent que celui-ci était allé au café. Je plantai mon fouet dans le sol et j’allai chercher le moulin. Je le retrouvai au bord d’une rivière, il était en train de manger son casse-croûte au lard. Je lui donnai un coup de gourdin. Pour me rassurer, il se mit à forger la farine.

Pendant ce temps, un arbre poussant de mon gourdin, arriva jusqu’au ciel. Je cherchai autour de cet arbre mes bœufs qui étaient déjà grimpés à sa cime. Je les suivis, mais, Seigneur Dieu, il y avait mille étourneaux sur ses branches. Je les mis dans ma chemise et ils s’envolèrent avec moi. Quand nous volâmes au-dessus du Maros1, les femmes qui y lavaient leur linge, furent étonnées:
«Oh là là! Quel grand oiseau!» s’exclamèrent-elles.

Je crus comprendre que je devais desserrer mon pantalon. Ce fut fait. Les étourneaux s’échappèrent de sous ma chemise, moi par contre, je tombais vers le sol. J’avais sur moi une demie poignée de son, j’en torsadai vite une corde, ainsi je pus descendre plus doucement. Mais une souris rongea la corde. Je tombai dans le Maros. Des poissons en sortirent en si grande quantité que douze chars à bœufs ne pouvaient pas les porter. Un enfant tzigane mit les poissons dans les poches de son manteau et partit en courant.

Je m’extirpai du Maros en me tirant par les cheveux. Le temps que j’atteigne la berge de la rivière, j’avais perdu ma tête. Comment pourrais-je vivre sans elle? Sur quoi mettrai-je mon chapeau? J’en fabriquai vite une avec la boue. Heureusement parce que mon père me recherchait partout. Nous emportâmes la farine à la maison pour en faire la pâte du strudel2.
A ce moment-là, j’eus très faim. Dans notre cour, des chevaux pétrissaient de la pâte avec des œufs de moineau pour en faire des épis de maïs. Je cassai moi-même un œuf. Les moineaux qui se trouvaient sur le bord, étaient en train de picorer  la coquille. Par malheur, je fis tomber dans l’œuf mon couteau. Comment pourrais-je le récupérer? J’arrachai mes sourcils pour en faire une échelle et je mis trois jours pour descendre. J’étais très malheureux, je pleurais la perte de mon couteau. Jusque tard dans la soirée j’errai au fond de l’œuf de moineau. Un hussard sans cheval s’approcha de moi. Il me consola en disant que lui, il cherchait depuis une semaine son cheval qui était parti pour paître dans l’œuf.

Alors mon père, étant très impatient, me fit dire par la fourche qu’il fallait que j’aille tout de suite chercher du vin au puits à balancier. Je sellai le cheval aubère, je montai sur le gris et je galopai sur le jaune. Le soir, je laissai paître la selle, je donnai à boire à la bride, et pour avoir un oreiller, je fourrai sous ma tête le cheval jaune.

Quand je fus réveillé, j’avais de nouveau faim. Je grimpai à l’arbre à concombre, et en le secouant je fis tomber tant de pommes de terre que beaucoup de carottes, de radis et de noisettes en tombèrent. Les écureuils arrivèrent et mangèrent ce que je voulais manger, moi-même. J’attrapai un écureuil par la queue. Son saut fut si grand qu’il me lança jusqu’au ciel étoilé où je n’étais jamais allé. Je me suis dit que puisque l’occasion se présentait, j’irai voir la femme de mon frère aîné. Elle était en plein travail. Elle raccommodait le fond du chaudron à confiture à l’aide de la flèche de l’église. Elle se réjouit de mon arrivée et en signe de reconnaissance, elle m’invita à manger une omelette qu’elle me jeta sur le dos. Elle la prépara avec des œufs de moustiques. Le reste que je ne pouvais pas manger, elle le tartina sur mes cheveux.

A peine eus-je fait un tour que je sentais déjà l’odeur des galettes au fromage blanc qui se préparaient en bas. Sept tailleurs affûtèrent le vêtement du marié qui faisait des étincelles partout.
La brioche fut taillée avec une bêche, le gâteau au chocolat caramélisé fut goudronné, les boulettes aux prunes furent rasées avec une hache qui avait couvé neuf petits.

J’eus très envie de partir puisque j’étais si attendu en bas que je risquais d’être oublié depuis longtemps. Je ramassai les moutons du ciel et j’en fis une échelle. Quand je mis mes pieds sur la terre, mon père était en train de dormir. Il était si en colère qu’il faillit mourir de rire. Il se demandait où j’étais passé depuis si longtemps puisque ma mère venait de naître. Il m’envoya chercher de l’eau pour un bain à la Tisza. Ce fut un été très chaud, l’eau de la rivière était gelée. J’ôtai ma tête pour en casser la glace, et je puisai de l’eau avec un tamis dans un sceau sans fond. Midi sonnait à minuit quand je rentrai à la maison où la fête des noces battait son plein, et je me mis à danser. Dans un coin de la pièce, le Danube, la Tisza, la Drave et la Save étaient ensachés, une ficelle leur servait d’appui avec une poignée de porte en bois sur chaque sac. Les musiciens jouèrent de la cithare de la musique de danse qui n’était autre que le chant des grillons. Quand j’arrivai au milieu des danseurs, je m’endormis. Mes éperons découpèrent les sacs du Danube, de la Tisza, de la Drave et de la Save et l’eau emporta la noce.

Je courus chez l’accoucheuse pour qu’elle me brode un crochet en forme de deux bras. Je traînai les noyés par leur nez. Depuis ce jour tout le monde a deux trous dans le nez.

Si vous ne me croyez pas, vérifiez par vous-même.


1 Le Maros est une rivière de 725 km de long environ. Il prend sa source est dans les Carpates Orientales en Roumanie. C’est un sous-affluent du Danube. Il rejoint la Tisza à Szeged, dans le sud-est de la Hongrie.
2 Spécialité pâtissière d’Europe centrale