vendredi 31 mai 2013

Le juge de Cluj






Photo:Yanco B.

Ce n'est pas pour rien que le peuple aimait le roi Mathias: les Hongrois auraient eu du mal à trouver quelqu'un comme lui. Dès que Mathias apprit qu'ici ou là les seigneurs ou les percepteurs oppressaient fortement les paysans, il ne put rester tranquille dans son château de Buda. Il se déguisa et alla voir ce qui se passait réellement dans son royaume.

Un jour, on lui annonça, entre autres choses, que le juge de Cluj accablait ses pauvres habitants. Il n'en fallait pas plus au roi Mathias. Il voulait voir le juge avec ses propres yeux! Malheur au juge si les nombreuses plaintes portées contre lui étaient vraies! D'ailleurs, le roi avait envie depuis longtemps d'aller à Cluj. Mais bien sûr qu'il avait envie d'y aller puisqu'il était né dans cette ville!

Bref, en un mot comme en mille, le roi Mathias se déguisa en paysan et alla à Cluj. Il s'assit devant la boutique de boucher qui était en face de la maison du juge. Il le fit juste au  bon moment! Un grand nombre de gens étaient en train de rentrer des bûches dans la cour du juge et beaucoup d'autres les fendaient pour en faire des morceaux. A côté d'eux, des haïdouks les bousculaient:

«Apportez les bûches, fendez-les, espèces de fainéants!»

Tout à coup, un haïdouk aperçut le roi Mathias.

«Dis donc, et toi, l'apostropha le haïdouk, pourquoi ne fais-tu rien de tes dix doigts? Lève-toi! Toi, le rustre au long nez, ne traîne donc pas!»

Et pour insister, avec son bâton, il donna un coup sur le dos de cet affreux paysan au long nez. Mathias se leva, se frotta le dos, mais il ne bougea pas.

«Vas-y!!
- D'accord, d'accord, mais combien me payez-vous?
- Voilà ce que je te paie, cria le haïdouk, et  il asséna un coup encore plus fort que tout à l'heure sur le dos de Mathias. Allez, vas-y, marche devant moi!»

Mathias n'avait pas d'autre choix que de marcher devant le haïdouk.

«Rentre dans la cour du juge! Fends les bûches, toi aussi, espèce de plouc au long nez!» dit le haïdouk.

Le juge était accoudé à la galerie de sa maison. Mathias l'interpella:

«C'est vous qui êtes le juge?
- Bien sûr que c'est moi. Mais qu'est-ce que ça peut te faire?
- Cela ne me regarde pas, c'est vrai, mais je voudrais savoir combien vous me payez pour fendre le  bois?
- Voyons, espèce de gros rustre, l'injuria le juge, je vais te payer tout de suite, tu vas voir! Donne-lui des coups de bâton!» ordonna-t-il au haïdouk.

Le juge n'avait pas besoin d'insister, le haïdouk donna, pour la troisième fois, une bonne correction à Mathias.

Mathias ne dit plus rien, il fendit les bûches et les plaça dans un coin de la cour du juge. Mais alors quand personne ne le voyait, il marqua son nom avec de la craie rouge sur trois morceaux de bois. Le soir, il s'en alla sans rien dire. Le lendemain, sans se faire annoncer,  il revint à Cluj. Il ne s'était plus déguisé, mais il était en tenue royale. Il ne s'installa pas devant la boutique de boucher, mais il monta directement dans son palais. Il convoqua le juge et tous les conseillers. Il adressa ses premiers mots au juge:

«Quelles sont les nouvelles dans la ville, Monsieur le Juge?
-Rien de particulier, Majesté! Nous vivons en paix grâce à Vous. Pour vous témoigner notre reconnaissance, nous demandons le matin et le soir que vous soyez béni.
- Ah oui, d'accord! Et les paysans? Ne sont-ils pas accablés par leurs supérieurs?
- Personne n'accable les paysans, Majesté. Cela se passe très bien pour eux.
- D'accord, Monsieur le Juge. Je voudrais quand même faire un tour dans la ville pour tout dans les moindres détails. Messieurs, vous êtes priés de me suivre!»

Le roi Mathias partit accompagné du juge et des conseillers. Ils marchèrent d'une rue à l'autre, quand tout à coup, Mathias s'arrêta devant la cour du juge.

«Tiens, vous avez un grand tas de bois, Monsieur le Juge!
- Dieu est venu à mon aide, répondit le juge humblement.
- A part Dieu, personne ne vous a apporté de l'aide? Mais alors, qui a apporté jusqu'ici ce tas de bois?
- Les braves gens de la ville.
- Et combien les avez-vous payés?
- Ils l'ont fait gratuitement, par gentillesse, dit le juge.
- Mais, il me semble que j'ai entendu un autre son de cloche... Hé! Mes hommes, démontez ce tas de bois là-bas!
» dit le roi à ses serviteurs!

Ils s'activèrent et démontèrent rapidement le tas de bois. Mathias attendait que les trois morceaux de bois qu'il avait marqués soient retrouvés. Quand ils apparurent, il dit au juge:

«Regardez-les, Monsieur le Juge! Est-ce que vous savez lire?
- Je sais, Majesté! balbutia le juge. Il commença à être mal à l'aise.
- Lisez ce qui est marqué sur ces trois bûches!
- Mathias... Mathias... Mathias..., bredouilla le juge.
- Bien, si c'est écrit Mathias, c'est donc moi qui l'ai marqué. C'est moi qui étais le paysan au long nez que vous avez fait frapper trois fois parce qu'il ne voulait pas apporter les bûches sans être payé.
- Ah, Majesté! Ayez pitié de moi!»

Sur ce, le juge et le haïdouk se jetèrent aux pieds du roi Mathias. Mathias dit au haïdouk:

«Lève-toi! Tu n'es qu'un serviteur, tu as fait ce que le juge t'avait demandé. Par contre, Monsieur le Juge, je vais t'infliger une punition exemplaire. Tu mériterais que je t'envoie à la potence, mais tu auras des coups de bâton, toi, l'oppresseur des pauvres!»

Les gens qui entendaient les paroles du roi, crièrent avec enthousiasme:

«Vive le roi Mathias! Vive la justice!»

... Mais avec la mort de Mathias, la justice fut également morte... les gens disent même aujourd'hui: «Mathias est mort, la justice est perdue...

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