lundi 16 novembre 2015

La petite noix

Istvan Szönyi: Aratàs (Moisson)

Il était une fois un homme. Il était très pauvre et de plus, il avait autant d’enfants qu’il y a d’étoiles dans le ciel. Il leur arrivait de n’avoir rien mangé pendant trois jours. Le pauvre homme partit donc pour leur chercher un peu de nourriture. Il traversait un bois quand le diable se planta devant lui sous la forme d’un homme:

«Où vas-tu, pauvre homme?
-Je dois trouver de quoi manger à mes enfants sinon, ils vont mourir de faim», répondit-il.

Le diable lui dit:
«Ne bouge pas d’un pouce parce que je vais te donner quelque chose. Si tu l’utilises intelligemment, tu pourras t’enrichir, ainsi, ni toi, ni tes enfants ne connaîtront plus le besoin. Tiens, prends cette petite noix! Elle a une particularité: tout ce que tu souhaites, elle le réalise immédiatement.
-Qu’est-ce que je te dois en échange pour cela? demanda le pauvre homme.
-Je ne te demande pas beaucoup, donne-moi seulement quelque chose qui se trouve dans ta maison mais que tu ignores», répondit le diable.

Le pauvre homme réfléchit mais rien ne lui vint à l’esprit. Mais puisqu’il  souffrait du manque de tout à la maison, il le promit au diable. Celui-ci lui donna la noix, et ils se séparèrent.
Le pauvre homme rentra à la maison et sa femme lui demanda:

«Alors, as-tu apporté quelque chose à manger? Nous allons tous mourir de faim.
-Non, je n’ai rien apporté à manger, juste une noix qui a un pouvoir exceptionnel. Un homme me l’a donnée en disant que je peux souhaiter tout ce que je veux, elle l’accomplira », répondit le pauvre homme.
-Combien as-tu payé pour ça puisque je sais bien que personne ne donne rien gratuitement», demanda sa femme.
«Il m’a juste dit que je lui donne en échange de la noix  ce que j’ignore se trouver dans ma maison. J’ai réfléchi mais rien ne m’est venu à l’esprit donc je le lui ai promis.»

Sa femme s’emporta et lui dit:

«Qu’est-ce que tu as fait? Tu ne savais pas que j’attends un enfant et tu  lui as déjà vendu notre enfant!
-Ma femme, je suis désolé, cela doit être ainsi, on ne peut plus revenir en arrière», répondit le mari.
«Alors, petite noix, nous avons tous besoin de nourriture, de boisson et de vêtements. Je souhaite qu’il y ait tout ici, chez moi!» demanda le pauvre homme à la noix.

Ce fut ainsi. Tout le monde fut rassasié des meilleurs plats. L’homme eut envie d’avoir encore plus : il demanda à la noix qu’elle lui donne à la place de son gourbi une belle maison en pierre entourée d’un beau jardin, des champs pas loin de chez lui et des bêtes : des vaches et une basse cour.

Ce fut ainsi.

Ils travaillèrent dans leur ferme : le pauvre homme devint riche, entre temps sa femme accoucha d’un enfant. Un soir, deux vieillards frappèrent à leur porte et demandèrent de les héberger chez eux. Ils acceptèrent avec plaisir. Pendant le dîner, ils dirent au fermier:

«Nous savons que cette nuit le diable viendra chez toi pour emporter ton cadet que tu lui as promis quand tu étais dans le besoin. Nous sommes venus pour sauver cet innocent. Ecoute-nous bien et fais ce que nous te disons : quand tout le monde sera couché, mets un pain entier sur le bord de la fenêtre. Laisse-le là toute la nuit.»

Le fermier mit le pain où les deux hommes le lui avaient demandé et alla se coucher. En plein milieu de la nuit, le diable arriva sous la fenêtre du fermier et dit:

«Alors, tu te souviens encore de la promesse que tu m’as faite dans la forêt? Donne-moi ce que tu me dois, je suis venu exprès pour ça.»

Mais personne n’entendit ces paroles dans la maison, tout le monde étant déjà dans les bras de Morphée, seul le pain répondit:

«Reste tranquille dehors, attends un peu comme je l’ai fait, moi aussi. J’ai été semé l’an dernier dans la terre, j’étais là et j’ai attendu pendant tout l’hiver. Attends maintenant, toi aussi! Quand le printemps est arrivé, j’ai commencé à pousser tout doucement et j’attendais d’avoir grandi. Attends toi aussi! Le temps de la moisson est arrivé, avec un fer crochu on me tapait, ensuite on m’a emmené sur une charrette dans le village. J’ai dû attendre. Attends toi aussi! On m’a disposé en meules, on m’a tapé dessus et j’ai dû le supporter. Fais-le, toi aussi! Ensuite on m’a jeté dans la grange et avec deux morceaux de bois bizarrement ajustés on m’a tapé dessus, mais j’ai dû le supporter. Supporte-le maintenant, toi aussi! On m’a mis dans un sac et m’a emmené dans un moulin, entre deux meules de pierre j’ai été moulu. Et j’ai dû le supporter. Fais-le, toi aussi! Quand je suis arrivé à la maison, on a versé sur moi une espèce d’eau salée, les hommes avec leurs mains, ils m’ont bien torturé et pétri. Et ce qui est le plus pénible au monde, on m’a jeté sur une grande pelle dans cheminée brûlante. J’ai dû supporter tout cela. Supporte-le, toi aussi! J’ai été bien cuit, à certains endroits j’ai même été brûlé. Ensuite avec un couteau on m’a coupé en morceaux. Alors, tu vois tout ce que j’ai supporté,  j’ai tant souffert et attendu. Maintenant souffre et attends, toi aussi.

Le diable espérait fortement avoir l’enfant à la fin du discours mais il se trompait car à ce moment le premier chant de coq retentit, et il perdit tout son pouvoir. Il s’esquiva vite dans son pays, et le fermier garda définitivement son enfant.

Le matin, le fermier et sa femme donnèrent un bon petit déjeuner à leurs hôtes et les remercièrent d’avoir sauvé du diable leur petit dernier. Les deux vieux leur dirent adieu et continuèrent leur chemin.

Le fermier vit richement avec sa femme s’ils n’ont pas perdu la petite noix entre-temps.

Conte transylvain, collecte de János Kriza

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